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Entretien avec Jade Lindgaard – Médiapart 13 août 2015

Spécialiste de l’emploi en Île-de-France, Jacqueline Lorthiois a été conseillère technique dans plusieurs cabinets ministériels et délégations, responsable d’un bureau d’études, et a longtemps enseigné. Cette socioéconomiste a cofondé la coopérative Réseau de l’économie alternative et solidaire (REAS), ainsi que le Mouvement de l’habitat groupé autogéré, qui a monté les premières expériences d’habitat participatif et de coopératives d’habitants. Elle a aussi été candidate aux élections départementales de 2015 dans le Val-d’Oise pour EELV.

Aéroport de Notre-Dame-des-Landes, tunnel ferroviaire Lyon-Turin, Center Parcs dans la Vienne et l’Isère, centre commercial et de divertissement EuropaCity en région parisienne, etc. : tous ces projets d’aménagement du territoire affichent d’ambitieux objectifs de création d’emplois. Cela s’est-il vérifié dans l’histoire des infrastructures en France ?

Jacqueline Lorthiois. Elles ont créé des activités et de l’emploi. Mais à ma connaissance, jamais autant que le nombre d’emplois promis. Aucune promesse n’a été tenue. Par exemple, en 1975, le rapport Lachaize, du nom de son préfet rédacteur, prévoyait la création de 70 000 emplois sur le pôle de l’aéroport de Roissy, alors tout juste inauguré (en 1974). Mais en 1978, les résultats du recensement Insee ne comptabilisent que 18 000 postes. Et encore, en ratissant large : il a fallu intégrer dans ce chiffre la totalité du personnel de l’aéroport, notamment ses 5 000 navigants qui ne posaient pas le pied à terre.

My_placeAujourd’hui encore, ça dysfonctionne. Aéroports de Paris déclare 86 000 emplois directs pour Roissy. Les actifs locaux tentent de trouver du travail à l’aérogare mais un tel site ne constitue pas véritablement un pôle d’emplois, offrant une palette suffisamment large de compétences et de qualifications pour fournir les emplois nécessaires aux habitants. C’est plutôt ce qu’on appelle un pôle d’activités, c’est-à-dire une concentration d’entreprises spécialisées dans quelques branches professionnelles (aéronautique, logistique, nettoyage, sécurité…). Résultat : l’aéroport recrute sur une aire diffuse, immense, qui s’étend sur toute l’Île-de-France et une partie de la Picardie. Plus Roissy grandit, moins son aire directe est dense en emplois. Le problème, c’est qu’on crée une offre locale de logements pour attirer les actifs non résidents. Mais ces nouveaux habitants ne trouvent pas à s’employer sur place. On doit donc créer des transports pour leur permettre d’exporter chaque jour, au loin, leur force de travail. Tout cela engendre des surcoûts qui engendrent une demande de croissance économique locale et donc de développement de nouvelles activités. C’est une histoire sans fin. Autre exemple éloquent : le parc Euro Disney, ouvert en 1992. On a promis jusqu’à 100 000 emplois, alors qu’il y en a 15 000 aujourd’hui, et que lorsqu’il a été inauguré, il n’y en avait que 12 200.

Retrouve-t-on le même problème avec les projets actuellement en développement ?
Sur le triangle de Gonesse, Immochan, la société immobilière d’Auchan, veut construire EuropaCity, prévu pour 2020 : 240 000 m2 de centre commercial, 20 000 m2 de restaurants, 50 000 m2 de parc d’attractions, une piste de ski, des salles d’exposition et de congrès, 12 hôtels… Au départ, ils annonçaient la création de 20 000 emplois, parce qu’ils additionnaient les chiffres des emplois du chantier à venir (10 000 selon eux) et de l’exploitation des sites (11 500). Mais ce n’était pas correct : les emplois se succèdent, ils n’existent pas en même temps. Par ailleurs, le temps des chantiers employant 10 000 personnes est révolu. Je conteste ce chiffre. Le chantier d’Eurotunnel dans les années 1980 a employé 10 000 personnes mais c’était pour construire 55 km de tunnel dont 35 sous la mer. C’était le plus grand chantier de France. On ne peut pas prétendre qu’EuropaCity, avec ses 30 hectares, va créer autant d’emplois qu’Eurotunnel. C’est absurde.

Actuellement, le plus grand chantier du pays, c’est l’EPR de Flamanville : 120 hectares, 300 000 m3 de béton, 500 000 m3 de coffrage, 40 000 tonnes d’acier et de béton armé. C’est considérable. En 2011, il employait 3 200 ouvriers, dont un millier d’étrangers (Roumains, Bulgares, Italiens, Espagnols) travaillant pour des filiales de Bouygues. Au départ, Pôle emploi a fait circuler un « train de l’emploi » qui a traversé tout le Cotentin, et a attiré des centaines de chômeurs. Mais très peu ont été recrutés. En 2011, 479 demandeurs d’emploi ont été embauchés sur le chantier après avoir suivi une formation financée par la Région.

LGV_Tours_BdxL’autre très grand chantier en cours actuellement est ferroviaire : la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux, aussi appelée Sud Europe Atlantique. Ils construisent 350 km de voies, 400 ouvrages d’art, 19 viaducs. On décompte 50 millions de m3 de déblais, 1 million de traverses en béton. 117 communes sont concernées. C’est gigantesque. Combien de personnes y travaillent ? 4 500 salariés directs, dont 3 200 fournis par Vinci. Donc en réalité, seuls 1 300 emplois directs ont été créés le long du parcours, eux aussi successifs, dont 400 emplois en insertion. Il y a aussi 1 300 emplois pour les sous-traitants et fournisseurs.

Pourquoi un tel décalage numérique entre les emplois promis et ceux créés ?
Il faut comprendre comment fonctionne un chantier : d’abord les terrassiers creusent les trous, et manient les énormes bulldozers. Après viennent les ferrailleurs et les coffreurs-boiseurs qui édifient le béton armé. Puis les techniverriers débarquent pour faire les fenêtres. Les électriciens posent l’électricité. Ensuite, c’est le tour des plombiers, des soliers qui posent les moquettes, etc. À la fin, les finisseurs réparent toutes les imperfections. Ces corps se succèdent et ne sont pas présents en même temps sur place. Ils ne vont pas poser les canalisations en même temps que les moquettes. De plus, le taux de productivité a beaucoup augmenté ces dernières années, avec la mécanisation et la livraison de pièces toutes faites. Je passe souvent observer les chantiers de prolongement de la ligne 14, porte de Clichy, dans le quartier des Batignolles. Vous n’avez jamais plus de quelques dizaines de personnes en même temps.

Prenez le chantier du centre commercial Le Millénaire à Aubervilliers. Il y a eu jusqu’à 600 personnes à un moment sur le chantier. Ils ont formé 10 à 15 jeunes sans qualification. Au total, 20 % des personnes embauchées étaient issues du 93. Ce ne sont pas des milliers d’emplois, alors que 500 000 actifs habitent en Seine-Saint-Denis. Pour le centre commercial Quartz, à Villeneuve-la-Garenne, la mairie était enchantée car elle avait placé 10 coffreurs-boiseurs lors d’une année sur le chantier. À côté de Roissy, le centre commercial Aéroville promettait 2 500 postes pour son exploitation. En réalité, 1 600 emplois ont été créés. Quand ils ont déposé leur projet en 2008, ils tablaient sur 80 millions de passagers à Roissy en 2012, alors qu’ils sont aujourd’hui 62 millions. Ils se sont trompés de 20 millions.

Les modes de calcul et d’estimation des emplois créés ne sont-ils pas à revoir ?
Il existe différentes manières d’apprécier la création d’emplois. En fonction de celle que l’on choisit, on peut artificiellement faire grossir les retombées escomptées. Par exemple, dans le cas de l’aéroport de Roissy, le Val-d’Oise « s’attribue » 101 000 emplois, alors que l’aéroport couvre en réalité trois départements. Ou encore, Air France indique l’ensemble de son effectif au siège social de Roissy, englobant les activités situées à Tremblay mais aussi la part revenant à Orly (un tiers du trafic).
Il y a aussi le problème posé par la notion d’emplois induits, qui est un véritable mensonge. Par effet induit, on entend les retombées liées au fait que les entreprises travaillant sur le site distribuent des rémunérations qui permettent à leurs salariés d’effectuer des dépenses et donc de soutenir une activité économique, elle-même génératrice d’emplois.
Par exemple, pour les 12 200 emplois d’Euro Disney, on prend les salaires versés au personnel, on les rapporte au lieu d’habitat des salariés, et on considère qu’ils réalisent 100 % de leurs dépenses sur leur lieu d’habitation et qu’ils soutiennent le petit commerce, la restauration, etc. Mais c’est idiot. Vous n’achetez pas tout sur votre lieu d’habitat : si vous allez au cinéma à Paris quand vous habitez à Gonesse, ou quand vous partez en vacances, vous dépensez votre argent ailleurs. Cela produit des doubles comptes.
Imaginons un touriste qui passe trois jours en France, dont un à Disney, un autre au Mont-Saint-Michel et un autre aux châteaux de la Loire. À qui attribuer le mérite de ses dépenses avec ce système de comptage ? Elles vont être comptabilisées trois fois. La méthode de mesure est absurde. Si vous additionnez tous les emplois induits annoncés en France, vous obtenez beaucoup plus que le nombre d’emplois réels. Admettons qu’EuropaCity ouvre, nous sommes en 2025, je suis touriste, je passe trois jours en France, je vais faire du ski à EuropaCity plutôt que de le passer à Disney. Mais celui-là, on ne le comptera pas en moins des emplois induits de Disney. Quand Disney a ouvert, il a volé des emplois à la tour Eiffel, aux châteaux de la Loire et au Mont-Saint-Michel. Rien ne prouve que ce ne sont pas des déplacements de consommation. Les gens n’ont pas le porte-monnaie élastique. Ce n’est pas parce que l’on augmente l’offre de sortie, que cela va augmenter les dépenses.

Plus d’informations en consultant le dossier “Emploi du projet EuropaCity”

30-08-2015-Carte des territoires

Une métropole qui ne tient pas ses promesses

Le but avoué de la MGP était de changer d’échelle et de prendre de la hauteur par rapport au cadre trop étroit de la commune, de dépasser les clivages entre territoires riches et pauvres (par exemple le 92 comparé au 93) en s’affranchissant des limites départementales, de rééquilibrer les inégalités territoriales et de créer un grand espace de solidarité globale qui permettent de partager les ressources, en appliquant des règles d’égalité et d’équité.

 C’est le préfet de la région Île-de-France qui au nom de l’État assure la responsabilité d’arrêter le périmètre des territoires de la MGP, comme le stipule l’article 12 de la loi MAPTAM. La loi Grand Paris de N. Sarkozy qui a introduit le régime d’exception de la métropole francilienne n’a pas été abrogée par le gouvernement socialiste. En conséquence, la MGP reflète deux grands principes issus de cette loi de 2007.

 1/ la confusion entre « grandeur » et performance

En plein débat sur la décentralisation, N. Sarkozy a repris la main au nom de l’État, en affirmant sa volonté de faire de Paris une « ville-monde » au même titre que New York, Londres, Tokyo ou Shanghai, avec une « masse critique suffisante pour rivaliser avec les grandes capitales internationales[1] ». D’où la décision descendante d’accentuer la compétitivité et l’attractivité de l’agglomération, d’y concentrer davantage de fonctions de conception et de commandement, d’actifs qualifiés, de flux de touristes, de marchandises et de capitaux. Pour atteindre cet objectif, il faut faire grossir l’Île-de-France par le doublement du nombre de construction de logements (70 000 /an) et de la capacité du réseau de transports en commun.

 Il s’agit là d’un reniement total de la politique francilienne d’aménagement du territoire depuis le SDAU de Delouvrier de 1965, basé en externe sur la décentralisation vers les autres régions et en interne sur un développement polycentrique alimenté par le desserrement vers les Villes Nouvelles. L’accélération de la croissance démographique de l’Île-de-France par la densification du centre de l’agglomération, le sacrifice des « espaces de respiration », la reconcentration économique sur quelques « pôles d’excellence » apparaissent des objectifs singulièrement démodés au regard de la période historique que nous vivons, aux antipodes des fondamentaux du développement soutenable. La nouvelle offre de transports régionaux est une illusion : loin de réparer l’explosion des inégalités territoriales, elle l’organise…

 2/ La recentralisation de la gouvernance

La nouvelle organisation de la MGP voit le pouvoir de ses élus fortement réduit au bénéfice de l’État. Dans la version qui nous est proposée, le « mille-feuilles » territorial n’est pas simplifié, contrairement à l’objectif initial affiché de la réforme. On a rajouté une couche (métropole), sans en enlever d’autres comme prévu (commune, département). On devait au départ supprimer les intercommunalités et faire de la petite couronne un espace unique, ce que les élus territoriaux ont considéré comme une régression par rapport au système antérieur, où un certain nombre de territoires fonctionnaient en intercommunalité de projet et en péréquation. Les élus ont obtenu de conserver le niveau intercommunal, ce qui est plutôt positif.

Mais ne s’agit-il pas là d’un cadeau empoisonné ? Car on hérite d’une situation extrêmement disparate :

– des EPCI « historiques » de taille significative fonctionnant depuis longtemps en espace de projet (cf. Plaine Commune),

– des territoires de convenance, avec des collectivités de même accointance politique, ou des coalitions d’opposition à d’autres ;

– un émiettement de petits regroupements inopérants de 2 ou 3 communes (Châtillon-Montrouge ; Clichy-Montfermeil ; Le Perreux -Nogent sur Marne) ;

– des grands pôles divisés par des incompatibilités politiques (Puteaux-Courbevoie dans « Seine-Défense » ; Nanterre rattachée à « Mont-Valérien ») ;

– un grand nombre de « communes orphelines », dont la solitude était liée soit à un excès de richesses qu’elles ne souhaitaient pas partager, soit à un excès de pauvreté qui conduisait à un rejet des autres collectivités.

Partant d’une situation aussi confuse, la carte des regroupements proposés est d’une pertinence très inégale. De plus, on n’a pas supprimé de niveau en compensation du rajout de la MGP. Un point positif : toutes les communes sont désormais intégrées dans une intercommunalité. Par contre, il manque toujours la couche de base : le niveau citoyen. Les populations n’ont pas été consultées et n’ont pas donné leur avis sur le découpage des 12 nouveaux territoires. Nous sommes dans une relation duelle Etat-élus et non dans un débat ouvert entre toutes les parties concernées. La difficile « relation de couple » au sein de cet attelage censé diriger la MGP a fait oublier le but initial de cette nouvelle organisation collective : une gouvernance plus démocratique, au service de la réduction des inégalités territoriales et du « mieux-être » de ses habitants.

[1] Lettre de mission de Christian BLANC, secrétaire d’État chargé du développement de la région capitale.

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Les 15 équipes pluridisciplinaires d’architectes, urbanistes et chercheurs réunies au sein de « l’Atelier International du Grand Paris » (AIGP) ont travaillé pendant un an sur le thème « Habiter le Grand Paris ». Sujet de leur réflexion : « L’objectif particulièrement ambitieux de construire 70000 logements par an en Ile-de-France constitue un véritable défi. Où construire ces logements ? Quand ? Comment ? Quoi construire et pour qui ? Que faire pour qu’ »Habiter le Grand Paris » devienne une réalité partagée par tous ? »

Ces travaux ont fait l’objet d’une exposition du 1er au 7 Juillet 2013, dans les locaux du « Cent-quatre » à Paris 19ème.

Parmi ces présentations, signalons le travail original et tout à fait intéressant conduit par l’une de ces équipes rassemblée autour du cabinet d’architecte Christian Devillers et associés, intitulée « Les Urbanistes associés »[1] et présenté dans cette vidéo qui a été projetée lors de l’exposition.

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Cette recherche est décrite plus longuement dans le texte de synthèse « Aménager le Grand Paris à partir de ses bassins de vie : « Pôles-réseaux-Territoires » du 30 Mars 2013, qui se trouve sur le site de l’AIGP http://www.ateliergrandparis.fr/aigp/conseil/devillers/UrbanistesAssociesHabiter2013.pdf

Cette démarche consistait à vérifier scientifiquement avec une modélisation informatique les hypothèses suivantes :

– les liaisons domicile-travail en IDF ont une fonction structurante sur les territoires et il est pertinent d’étudier spécifiquement ce type de flux ;

– il n’y a pas un seul bassin d’emploi en Ile de France que les habitants traverseraient d’un bout à l’autre de la région d’Ouest en Est ;

– Les flux domicile-travail s’organisent en réseaux, pôles et territoires qui déterminent des « bassins de vie ».

L’étude a montré qu’il existe plusieurs types de pôles en Ile de France :

– un « soleil » constitué par Paris/ la Défense qui rayonne sur l’ensemble de la région ;

– des « étoiles » qui ont un rayonnement très large (de type Roissy) ;

– des « zones intenses » d’attraction plus locales autour de pôles qui déterminent des territoires de bassins de vie (exemple le plus typique : les deux zones emboîtées St Quentin-en-Yvelines/ Versailles).

J’ai participé à ces travaux en toute fin de parcours de recherche, pour apporter des précisions sur les différents niveaux d’emboîtements, clarifier la distinction entre bassins de main d’œuvre / bassins d’emplois (flux centrifuges et centripètes) et identifier ce que j’ai appelé les pôles « hydroponiques » (cf Roissy, intitulés « étoiles » dans l’étude Devillers) avec une aire directe très faible et une aire diffuse gigantesque. L’équipe m’a permis à mon tour de clarifier la notion de « zone intense » qui constitue pour moi le recoupement entre un bassin de main-d’œuvre et un bassin d’emploi et que j’appelais abusivement autrefois « bassin de vie ». On en trouvera une illustration dans mon texte « concepts généraux » avec l’exemple des 3 cartes superposées d’Argenteuil.

Le grand mérite des travaux de l’équipe Devillers est d’avoir démontré scientifiquement et systématisé à l’échelle régionale ce que certains vérifient depuis longtemps dans leur activité d’aménagement et d’urbanisme sur les territoires franciliens (dont J.L. HUSSON et moi-même) : rien n’est moins fluide que l’Ile de France et rien n’est plus segmenté que les liaisons domicile-travail. A ma connaissance, une telle analyse globale et systématique n’avait pas été entreprise depuis les études de J.J. RONZAC sur les « zones de solidarité » de l’IAURIF en 1982. Il serait d’ailleurs extrêmement intéressant de comparer les deux découpages à 30 ans d’écart. Et les études de J.L. HUSSON et moi-même sur les 50 bassins d’emplois de l’Ile de France pour l’ANPE en 1987-1990.

Les travaux tout à fait remarquables de l’équipe Devillers battent en brèche la vision simpliste de Christian Blanc d’un Grand Paris d’un seul tenant dont il suffirait de relier les « pôles d’excellence » par un grand réseau de transports de transit rapide reposant sur une hypothétique « fluidité » de la métropole. Ils plaident au contraire pour une organisation polycentrique de l’Ile de France autour de « zones intenses » d’échanges à l’intérieur de territoires de 100000 à 400000 habitants, qu’il s’agirait de conforter par une meilleure autonomie, en renforçant l’adéquation actifs /emplois et le maillage en transports de desserte fonctionnant en cabotage local. Ce qui permettrait de développer les « transports évités » et de stopper la croissance inéluctable de 300000 nouveaux flux de déplacements/jour chaque année qui posent des problèmes ingérables de modernisation du réseau de transports existant, dont l’accident de Brétigny-sur-orge constitue le dernier avatar.

On ne peut que souhaiter que cette recherche soit poursuivie par des déclinaisons concrètes sur des territoires. Et pourquoi pas une application en Plaine de France ? Une « Plaine de France des habitants », voilà qui aurait du sens, avec le redéploiement de la « zone intense d’Aulnay-sous-bois », fortement sinistrée par la perte d’un de ses principaux fleurons industriels (PSA) et dont il s’agirait de conduire la reconversion à partir des besoins de ses résidants. Et de l’autre, de développer modérément les fonctions métropolitaines aéroportuaires du pôle « étoile » de Roissy, au lieu de tenter vainement d’intensifier un bassin de vie inexistant, et des fonctions urbaines polyvalentes qui ne peuvent qu’accroître l’étalement urbain sans retombées locales significatives.


[1] Outre le cabinet Christian Devillers et associés (dont Marie Evo), citons Robert Spizzchino, Alain Bourdin, Jean-Michel Roux, DTZ…

Contribution aux Actes du Forum Front de Gauche :

Métropolisation : les nouveaux enjeux. Le cas de l’Île-de-France

1er février 2013, Paris

par

Jacqueline Lorthiois – Alain Lipietz Mars 2013

Les urbanistes comparent souvent l’agglomération parisienne à une “ pieuvre”. Une image nullement péjorative pour des militants écologistes, grands défenseurs de la préservation des espèces vivantes et de leurs milieux. La zone urbanisée francilienne ressemble en effet à un céphalopode. Paris et la petite couronne dense forment une « tête » centrale, prolongée par des “tentacules” qui s’allongent dans les vallées empruntées ou coupées par de grands axes de communication: vallées de la Seine amont (d’Ivry à Corbeil Essonne) et de la Seine aval (de Conflans-Ste Honorine à Mantes) ; vallée de la Marne (de Nogent  à Lagny), l’Oise (de Cergy-Pontoise à Persan) ; l’Essonne (de la Ferté-Allais à Corbeil ), l’Orge (d’Arpajon à Athis-Mons), ou encore les vallées de l’Yvette, de la Bièvre ou du Val d’Yerres…

Entre ces coulées urbaines (on dit aussi « les doigts de gants ») se sont longtemps maintenus de grands espaces de plateaux, de plaines et de coteaux cultivés qui ont constitué autant de respirations et de garde-mangers pour la zone agglomérée. Des « pénétrantes », permettant de faire entrer la nature profondément à l’intérieur de la métropole : plaine de Montesson à 7 km de la Défense, plaine d’Argenteuil à l’arrière d’une agglomération de 130 000 habitants, plateau agricole de Saclay dominant la conurbation de Versailles-St Quentin-en-Yvelines et Massy-Palaiseau, triangle de Gonesse entre les deux aéroports de Roissy et du Bourget, et même, commençant  à 4 km au sud du périphérique et jusqu’à Orly, le plateau de Longboyau avec des terres maraichères à Vitry, Villejuif, dans la plaine de Montjean…

Dans les années 1970, les villes nouvelles ont repoussé les limites de l’agglomération parisienne. Elles devaient constituer l’extrémité des tentacules de la pieuvre : en amont seraient maintenues des coupures vertes et en aval seraient préservées de vastes étendues de terres agricoles ou boisées. Exemples :  pour Cergy-Pontoise, la plaine de Pierrelaye en amont et le parc naturel du Vexin en aval ; pour Evry, la forêt de Sénart en amont et, en aval, la forêt de Fontainebleau et le Gâtinais, etc…

Malheureusement, nous sommes aujourd’hui bien loin du schéma idéal du « SDAU de la Région de Paris » de 1965 porté par Paul Delouvrier, car les aménageurs ont certes urbanisé les Villes Nouvelles, mais aussi comblé de nombreux espaces de respiration en zone agglomérée. Dans le Val d’Oise par exemple, pendant que Cergy-Pontoise visait 200 000 habitants desservis par une branche du RER A et des zones d’activités et pôles de bureaux en conséquence, on « tartinait » les espaces disponibles de la vallée de Montmorency (de la Patte d’Oie d’Herblay à St Gratien), avec 300 000 habitants dans une vaste zone résidentielle sans transport véritable et sans implantation notoire d’emplois. Scénario identique pour la vallée de l’Orge par rapport à Evry. Résultat : deux zones-dortoirs, records de l’Ile de France, avec 3 à  4 actifs pour 1 emploi. De même, pendant qu’un million de m2 de bureaux s’installait en Villes Nouvelles en vingt ans, le seul quartier de la Défense en accueillait tout autant, venant annuler la volonté affichée de rééquilibrer les emplois tertiaires supérieurs à l’est de la région.

Toutes ces contradictions se sont exacerbées avec le Grand Paris de Nicolas Sarkozy qui, par la promotion de « pôles d’excellence » et d’un système de transports censé les relier ensemble, a validé l’aggravation de toutes les inégalités territoriales. C’est ainsi que la santé de la « pieuvre francilienne » s’en est trouvée très affectée, ce qui n’est pas sans préoccuper les écologistes engagés, soucieux du « ménagement du territoire » et du bien-être animal… Aujourd’hui, notre céphalopode semble atteint de plusieurs pathologies graves qui menacent sa survie et celle de son milieu.

Tout d’abord l’hydrocéphalie : la zone dense a dévoré la plupart des espaces naturels situés à l’intérieur de son périmètre. On peut craindre que, par temps de canicule, le réchauffement climatique transforme ces zones désormais entièrement minéralisées en véritables « fours urbains » (4 degrés de différence entre le cœur de la métropole et la campagne qui l’entoure, au delà de Rambouillet[1]) et aussi en accumulateurs d’air irrespirable, saturé de particules fines que ne pourront guère corriger quelques ZAPA (Zones d’Action Prioritaire pour l’Air)[2]. On peut aussi souligner la contradiction dérisoire des pouvoirs publics, cherchant à valoriser de coûteux interstices de nature en murs végétalisés ou toits-terrasses, tout en sacrifiant de vastes terres agricoles millénaires d’excellente qualité[3]. C’est ainsi que la région ne produit plus que quelques pour-cent de l’alimentation nécessaire à ses 12 millions d’habitants. Comble de paradoxe : l’Ile de France importe la quasi-totalité de ses produits bio, car même là où « l’axe royal » (le cône inconstructible qui s’étend à l’Ouest du château de Versailles) semble bien protéger la vocation agricole de l’espace entre les bras de la pieuvre, c’est la politique agricole (nationale et européenne) qui, privilégiant outrageusement les céréales, condamne le maraîchage en pleine terre dans cette zone qui, avant-guerre encore, approvisionnait Paris en produits frais par tramways.

Ainsi, la tête de notre animal est en train de dévorer son corps…

Ensuite, notre pieuvre est menacée d’obésité, car le Grand Paris de Nicolas Sarkozy a ouvert la boîte de Pandore du gigantisme, laissant accréditer l’idée d’une corrélation entre « grandeur » et performance… que démentent totalement les « régions qui gagnent » de l’Europe Alpine, dont les métropoles, Francfort, Munich ou Stuttgart, ne dépassent pas les deux millions d’habitants[4]. Ce qui a fait surgir pas moins de 650 projets du Grand Paris en zone agglomérée, dans un jeu de concurrence et de gâchis de ressources entre territoires.

Aveuglés par la cupidité, les élus soutiennent la spéculation foncière, exacerbant les appétits bétonneurs de ceux qu’on appelle la « bande des 3 » (Bouygues, Eiffage, Vinci) sans compter les grands fonds de pension et autres organismes financiers (Unibail, Axa, BNP-Paribas…) à l’affût de juteux marchés de PPP (partenariats publics-privés), qui se révèlent à l’expérience de formidables pièges pour les collectivités territoriales. Un seul exemple : le fiasco de l’hôpital Sud francilien porté par Serge Dassault à Corbeil-Essonnes et ses 8000 malfaçons, dont le loyer annuel dû à Eiffage est passé en 3 ans de 30 000 à 52 000 euros…

Cet accaparement des richesses économiques, des emplois tertiaires supérieurs et des centres de décision par la région-métropole revêt sa forme la plus caricaturale avec l’Opération d’Intérêt National (OIN) du plateau de Saclay, qui devrait siphonner l’ensemble de l’élite des centres de recherche et grandes écoles du territoire français, en un regroupement physique bien démodé à l’ère du tout numérique. Cette sur-concentration fait courir le danger d’une Ile-de-France privant les autres capitales régionales de ses jeunes les plus qualifiés, produisant un remake de « Paris et le désert français » sous des formes différentes. Une carte de la DATAR (Figure 1) montre en 3 ans la reconstitution d’une « couronne de vide » en matière de désindustrialisation et de crise de l’emploi dans un rayon de 400 kms autour de Paris, effaçant des années de timides efforts de décentralisation vers des métropoles dites d’« équilibre » mises à mal par la crise survenue en 2008. Mais un examen de la carte de 2001-2007 montre que le mal vient de plus loin. Dans les dernières années de croissance du modèle libéral-productiviste, la « ceinture des cathédrales » (c’est à dire les villes à plus d’une heure de Paris par le train), sur laquelle la Datar et  l’IAURIF avaient jadis tant misé pour désengorger la métropole[5], s’était déjà écroulée.

Notre pieuvre a tellement grossi qu’elle menace la vitalité de ses congénères.

Figure 1 : Évolution de l’emploi salarié privé avant et pendant la crise

 

Microsoft Word - SDRIF2013V4.docx

 

A l’intérieur de la région, la pieuvre devenue monstrueuse est en train de dévorer son milieu, menaçant le fragile équilibre “ville / campagne” qui devait fonctionner en symbiose. Ses tentacules ont cessé d’être de dimensions raisonnables pour s’allonger comme le “nez de Pinocchio”, grignotant peu à peu les coupures vertes. L’on voit se dessiner ainsi d’énormes continuums au-delà des villes nouvelles. Ainsi, avec les extensions de « Villages-nature » portée par Disneyland et les urbanisations de Marne-et-Gondoire… l’Est de Marne-La Vallée est en passe de rejoindre Melun, sacrifiant au passage deux magnifiques méandres de la vallée de la Marne… Evry et Sénart (conçues à l’origine comme des Villes Nouvelles distinctes, afin d’éviter justement le développement en tache d’huile !) se jouxtent et enclavent la forêt…  A Gonesse, Auchan prévoit de construire un centre de shopping et de loisirs géant intitulé « Europa city »[6]. Au nord de Goussainville, le soi-disant « écoquartier » de Louvres prévoit un accroissement de 15000 habitants sans création d’emplois locaux, formant un nouveau « doigt de gant » en passe de se prolonger au Nord jusqu’à la frontière de l’Oise (30 pastilles d’urbanisation préférentielle de Fontenay-en-Parisis à Marly-la-ville, Fosses, Survilliers), qui couperait la plaine de France en deux par un long ruban. Dans une des plus grandes zones-dortoirs de la Région, en décalage total avec le niveau de qualification des projets du « Grand Roissy »[7], les futurs habitants seront condamnés à encombrer dès l’amont le flot déjà saturé de 600 000 voyageurs/jour du RER D et “faire un enfer” aux usagers chargés plus en aval (Villiers le Bel, Garges les Gonesse, Sarcelles…)

Notre pieuvre consomme son liquide amniotique au risque de s’auto-détruire.

On aurait pu espérer que le Schéma Directeur Régional de l’Ile-de-France, actuellement révisé par une coalition d’élus où les écologistes sont fortement représentés, aurait coûte que coûte tenté de sauvegarder les respirations, coulées vertes et zones agricoles à partir desquelles reconstruire une agriculture bio et de proximité. Cela impliquait la reprise du projet de 1992, la lutte contre la mégapolisation par accord avec les régions du Grand Bassin Parisien, pour reconstituer la « ceinture des cathédrales » : reporter sur le Val de Loire, la Champagne, la Normandie et le Nord-Pas-de-Calais la croissance démographique et les emplois « fléchables »… Eh bien non. Le discours de la « ville dense » et de la protection de la campagne aboutit à densifier tout ce qui restait aéré en petite comme en grande couronne. Et le discours de la ville « intense » ou de la « ville des courtes distances » domicile-travail sert à bombarder tout et n’importe quoi « centre régional », selon la conception du Divin chez Blaise Pascal (un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part).

Exemple : Villejuif, modeste ville populaire à 4 km de Paris, reliée au centre par une demi-ligne de métro déjà saturée (une autre est promise dans 11 à 14 ans), se trouve étiquetée « pôle régional » au même titre que Versailles ! Et le SDRIF 2013 n’y va pas de main morte : là où celui de 2008 posait cinq « pastilles rouges » (zone à fort potentiel d’urbanisation) sur le territoire, le projet actuel en colle 13 ! Prétexte à bétonner tout ce qui respirait encore, non seulement ses dernières terres maraichères mais son parc, son cimetière, un des ses hôpitaux, tout en achevant de détruire ses rares attributs de « centralité ». Les derniers beaux immeubles anciens sont rasés pour construire des résidences, et son unique place, entre la mairie, l’église, la médiathèque et le théâtre, se voit infliger un immeuble en plein milieu : on « remplit les dents creuses ».

Ainsi le SDRIF, en ajoutant des pastilles d’urbanisation à la demande des élus locaux, est en train de combler les espaces préservés entre les tentacules de la pieuvre. Résultat, la région parisienne se transforme en zone d’agglomérats avec quelques résidus urbains vacants, le tout constituant un “amas sans visage”. Car les bétonneurs ont vite fait de prétexter que les terres agricoles d’Ile de France sont polluées, pour les considérer non pas comme une ressource fragile vitale à protéger, mais comme des espaces qui seraient “libres”. D’ailleurs, en laissant en blanc les terres agricoles, les plans d’urbanisme contribuent à leur invisibilité. Les maires bétonneurs du Triangle de Gonesse font même courir le bruit de “lâchers de kérosène” des avions de Roissy et du Bourget qui auraient rendu les terres impropres à l’alimentation. Pourtant, quelques années suffiraient pour dépolluer les sols, mais les minéraliser les tuerait définitivement, car on oublie trop souvent que la terre est vivante. En comblant tous ces espaces de respirations, la pieuvre devient alors un monstre ingouvernable et prend la forme patatoïde d’une méduse géante...

Figure 2 : De la « pieuvre » (à g., zone agglomérée dense IDF) à la « méduse » (à d., Paris-Métropole) interprétées par Hyperbold.

 hyperbold

C’est ce qui ressort de la carte du projet de « Métropole parisienne », censé être le périmètre de la gouvernance de la zone agglomérée (la « méduse »), par opposition à la gouvernance de la cohérence ville-campagne, c’est à dire à l’échelle de l’ensemble de la Région Ile-de-France. Significativement, cette gouvernance métropolitaine serait la moins démocratique de toutes les collectivités : le maire de Paris et les présidents des communautés d’agglomération (d’au moins 300 000 habitants), déjà élus au second degré (et même au troisième pour les communautés d’agglomération), se constitueraient en « conseil de métropole », dont le bureau serait donc élu au 4e degré ! Jamais l’Union européenne n’a osé s’éloigner aussi loin des simples citoyens… alors que le Conseil régional est élu au suffrage universel direct.

Ce lien entre le choix de croissance d’une métropole amorphe et d’une gouvernance a-démocratique, où plus personne ne semble plus rien contrôler et où les citoyennes et les citoyens ne savent plus à qui s’adresser, qui il faudrait renverser pour « arrêter ça », n’a rien de fortuit. Car finalement, il n’y aucune autre force que la volonté du « bien-vivre » des résidents d’une métropole[8], pour l’empêcher de virer à la « mégapole », voire à la « mégalopole », à l’agglomérat sans esprit ni plan, ni signification pour quiconque, sauf ceux qui font métier de bétonner.

 

La méduse est le stade ultime de la pieuvre libérale et productiviste.[9]

 

Jacqueline Lorthiois – Alain Lipietz

Février 2013


[1] http://www.notre-planete.info/terre/climatologie_meteo/ilot_chaleur_urbain_0.php

[3] J. Lorthiois, « Roissy, le mirage blanc », in Territoires, http://www.cptg.fr

[4] A. Lipietz, « Face à la mégapolisation : la bataille d’Île de France », 1993, (http://lipietz.net/?article573), version augmentée dans Benko G. et Lipietz A., La richesse des régions (PUF, 2000) dont la préface de D. Voynet (http://lipietz.net/?article358) mérite d’être relue pour mesurer le chemin parcouru à rebours…

[5] « Face à la mégapolisation… », cité.

[7] J. Lorthiois, “Roissy, histoire d’une mystification”, in POUR, n° 205-206, Juillet 2010.

[8] Plusieurs collectifs de résistance citoyenne se sont constitués contre l’urbanisation du plateau de Saclay, du Triangle de Gonesse (http://www.cptg.fr), de la plaine Montjean… dont certains regroupés au sein d’une coordination francilienne, la COSTIF, http://costif-gp.blogspot.fr/

[9] Voir A. Lipietz, « La Mégapole, fille du libéralisme et de Sarkozy », L’Humanité, 1er fév. 2013, http://lipietz.net/?article2944