Paris Métropole

Contribution aux Actes du Forum Front de Gauche :

Métropolisation : les nouveaux enjeux. Le cas de l’Île-de-France

1er février 2013, Paris

par

Jacqueline Lorthiois – Alain Lipietz Mars 2013

Les urbanistes comparent souvent l’agglomération parisienne à une “ pieuvre”. Une image nullement péjorative pour des militants écologistes, grands défenseurs de la préservation des espèces vivantes et de leurs milieux. La zone urbanisée francilienne ressemble en effet à un céphalopode. Paris et la petite couronne dense forment une « tête » centrale, prolongée par des “tentacules” qui s’allongent dans les vallées empruntées ou coupées par de grands axes de communication: vallées de la Seine amont (d’Ivry à Corbeil Essonne) et de la Seine aval (de Conflans-Ste Honorine à Mantes) ; vallée de la Marne (de Nogent  à Lagny), l’Oise (de Cergy-Pontoise à Persan) ; l’Essonne (de la Ferté-Allais à Corbeil ), l’Orge (d’Arpajon à Athis-Mons), ou encore les vallées de l’Yvette, de la Bièvre ou du Val d’Yerres…

Entre ces coulées urbaines (on dit aussi « les doigts de gants ») se sont longtemps maintenus de grands espaces de plateaux, de plaines et de coteaux cultivés qui ont constitué autant de respirations et de garde-mangers pour la zone agglomérée. Des « pénétrantes », permettant de faire entrer la nature profondément à l’intérieur de la métropole : plaine de Montesson à 7 km de la Défense, plaine d’Argenteuil à l’arrière d’une agglomération de 130 000 habitants, plateau agricole de Saclay dominant la conurbation de Versailles-St Quentin-en-Yvelines et Massy-Palaiseau, triangle de Gonesse entre les deux aéroports de Roissy et du Bourget, et même, commençant  à 4 km au sud du périphérique et jusqu’à Orly, le plateau de Longboyau avec des terres maraichères à Vitry, Villejuif, dans la plaine de Montjean…

Dans les années 1970, les villes nouvelles ont repoussé les limites de l’agglomération parisienne. Elles devaient constituer l’extrémité des tentacules de la pieuvre : en amont seraient maintenues des coupures vertes et en aval seraient préservées de vastes étendues de terres agricoles ou boisées. Exemples :  pour Cergy-Pontoise, la plaine de Pierrelaye en amont et le parc naturel du Vexin en aval ; pour Evry, la forêt de Sénart en amont et, en aval, la forêt de Fontainebleau et le Gâtinais, etc…

Malheureusement, nous sommes aujourd’hui bien loin du schéma idéal du « SDAU de la Région de Paris » de 1965 porté par Paul Delouvrier, car les aménageurs ont certes urbanisé les Villes Nouvelles, mais aussi comblé de nombreux espaces de respiration en zone agglomérée. Dans le Val d’Oise par exemple, pendant que Cergy-Pontoise visait 200 000 habitants desservis par une branche du RER A et des zones d’activités et pôles de bureaux en conséquence, on « tartinait » les espaces disponibles de la vallée de Montmorency (de la Patte d’Oie d’Herblay à St Gratien), avec 300 000 habitants dans une vaste zone résidentielle sans transport véritable et sans implantation notoire d’emplois. Scénario identique pour la vallée de l’Orge par rapport à Evry. Résultat : deux zones-dortoirs, records de l’Ile de France, avec 3 à  4 actifs pour 1 emploi. De même, pendant qu’un million de m2 de bureaux s’installait en Villes Nouvelles en vingt ans, le seul quartier de la Défense en accueillait tout autant, venant annuler la volonté affichée de rééquilibrer les emplois tertiaires supérieurs à l’est de la région.

Toutes ces contradictions se sont exacerbées avec le Grand Paris de Nicolas Sarkozy qui, par la promotion de « pôles d’excellence » et d’un système de transports censé les relier ensemble, a validé l’aggravation de toutes les inégalités territoriales. C’est ainsi que la santé de la « pieuvre francilienne » s’en est trouvée très affectée, ce qui n’est pas sans préoccuper les écologistes engagés, soucieux du « ménagement du territoire » et du bien-être animal… Aujourd’hui, notre céphalopode semble atteint de plusieurs pathologies graves qui menacent sa survie et celle de son milieu.

Tout d’abord l’hydrocéphalie : la zone dense a dévoré la plupart des espaces naturels situés à l’intérieur de son périmètre. On peut craindre que, par temps de canicule, le réchauffement climatique transforme ces zones désormais entièrement minéralisées en véritables « fours urbains » (4 degrés de différence entre le cœur de la métropole et la campagne qui l’entoure, au delà de Rambouillet[1]) et aussi en accumulateurs d’air irrespirable, saturé de particules fines que ne pourront guère corriger quelques ZAPA (Zones d’Action Prioritaire pour l’Air)[2]. On peut aussi souligner la contradiction dérisoire des pouvoirs publics, cherchant à valoriser de coûteux interstices de nature en murs végétalisés ou toits-terrasses, tout en sacrifiant de vastes terres agricoles millénaires d’excellente qualité[3]. C’est ainsi que la région ne produit plus que quelques pour-cent de l’alimentation nécessaire à ses 12 millions d’habitants. Comble de paradoxe : l’Ile de France importe la quasi-totalité de ses produits bio, car même là où « l’axe royal » (le cône inconstructible qui s’étend à l’Ouest du château de Versailles) semble bien protéger la vocation agricole de l’espace entre les bras de la pieuvre, c’est la politique agricole (nationale et européenne) qui, privilégiant outrageusement les céréales, condamne le maraîchage en pleine terre dans cette zone qui, avant-guerre encore, approvisionnait Paris en produits frais par tramways.

Ainsi, la tête de notre animal est en train de dévorer son corps…

Ensuite, notre pieuvre est menacée d’obésité, car le Grand Paris de Nicolas Sarkozy a ouvert la boîte de Pandore du gigantisme, laissant accréditer l’idée d’une corrélation entre « grandeur » et performance… que démentent totalement les « régions qui gagnent » de l’Europe Alpine, dont les métropoles, Francfort, Munich ou Stuttgart, ne dépassent pas les deux millions d’habitants[4]. Ce qui a fait surgir pas moins de 650 projets du Grand Paris en zone agglomérée, dans un jeu de concurrence et de gâchis de ressources entre territoires.

Aveuglés par la cupidité, les élus soutiennent la spéculation foncière, exacerbant les appétits bétonneurs de ceux qu’on appelle la « bande des 3 » (Bouygues, Eiffage, Vinci) sans compter les grands fonds de pension et autres organismes financiers (Unibail, Axa, BNP-Paribas…) à l’affût de juteux marchés de PPP (partenariats publics-privés), qui se révèlent à l’expérience de formidables pièges pour les collectivités territoriales. Un seul exemple : le fiasco de l’hôpital Sud francilien porté par Serge Dassault à Corbeil-Essonnes et ses 8000 malfaçons, dont le loyer annuel dû à Eiffage est passé en 3 ans de 30 000 à 52 000 euros…

Cet accaparement des richesses économiques, des emplois tertiaires supérieurs et des centres de décision par la région-métropole revêt sa forme la plus caricaturale avec l’Opération d’Intérêt National (OIN) du plateau de Saclay, qui devrait siphonner l’ensemble de l’élite des centres de recherche et grandes écoles du territoire français, en un regroupement physique bien démodé à l’ère du tout numérique. Cette sur-concentration fait courir le danger d’une Ile-de-France privant les autres capitales régionales de ses jeunes les plus qualifiés, produisant un remake de « Paris et le désert français » sous des formes différentes. Une carte de la DATAR (Figure 1) montre en 3 ans la reconstitution d’une « couronne de vide » en matière de désindustrialisation et de crise de l’emploi dans un rayon de 400 kms autour de Paris, effaçant des années de timides efforts de décentralisation vers des métropoles dites d’« équilibre » mises à mal par la crise survenue en 2008. Mais un examen de la carte de 2001-2007 montre que le mal vient de plus loin. Dans les dernières années de croissance du modèle libéral-productiviste, la « ceinture des cathédrales » (c’est à dire les villes à plus d’une heure de Paris par le train), sur laquelle la Datar et  l’IAURIF avaient jadis tant misé pour désengorger la métropole[5], s’était déjà écroulée.

Notre pieuvre a tellement grossi qu’elle menace la vitalité de ses congénères.

Figure 1 : Évolution de l’emploi salarié privé avant et pendant la crise

 

Microsoft Word - SDRIF2013V4.docx

 

A l’intérieur de la région, la pieuvre devenue monstrueuse est en train de dévorer son milieu, menaçant le fragile équilibre “ville / campagne” qui devait fonctionner en symbiose. Ses tentacules ont cessé d’être de dimensions raisonnables pour s’allonger comme le “nez de Pinocchio”, grignotant peu à peu les coupures vertes. L’on voit se dessiner ainsi d’énormes continuums au-delà des villes nouvelles. Ainsi, avec les extensions de « Villages-nature » portée par Disneyland et les urbanisations de Marne-et-Gondoire… l’Est de Marne-La Vallée est en passe de rejoindre Melun, sacrifiant au passage deux magnifiques méandres de la vallée de la Marne… Evry et Sénart (conçues à l’origine comme des Villes Nouvelles distinctes, afin d’éviter justement le développement en tache d’huile !) se jouxtent et enclavent la forêt…  A Gonesse, Auchan prévoit de construire un centre de shopping et de loisirs géant intitulé « Europa city »[6]. Au nord de Goussainville, le soi-disant « écoquartier » de Louvres prévoit un accroissement de 15000 habitants sans création d’emplois locaux, formant un nouveau « doigt de gant » en passe de se prolonger au Nord jusqu’à la frontière de l’Oise (30 pastilles d’urbanisation préférentielle de Fontenay-en-Parisis à Marly-la-ville, Fosses, Survilliers), qui couperait la plaine de France en deux par un long ruban. Dans une des plus grandes zones-dortoirs de la Région, en décalage total avec le niveau de qualification des projets du « Grand Roissy »[7], les futurs habitants seront condamnés à encombrer dès l’amont le flot déjà saturé de 600 000 voyageurs/jour du RER D et “faire un enfer” aux usagers chargés plus en aval (Villiers le Bel, Garges les Gonesse, Sarcelles…)

Notre pieuvre consomme son liquide amniotique au risque de s’auto-détruire.

On aurait pu espérer que le Schéma Directeur Régional de l’Ile-de-France, actuellement révisé par une coalition d’élus où les écologistes sont fortement représentés, aurait coûte que coûte tenté de sauvegarder les respirations, coulées vertes et zones agricoles à partir desquelles reconstruire une agriculture bio et de proximité. Cela impliquait la reprise du projet de 1992, la lutte contre la mégapolisation par accord avec les régions du Grand Bassin Parisien, pour reconstituer la « ceinture des cathédrales » : reporter sur le Val de Loire, la Champagne, la Normandie et le Nord-Pas-de-Calais la croissance démographique et les emplois « fléchables »… Eh bien non. Le discours de la « ville dense » et de la protection de la campagne aboutit à densifier tout ce qui restait aéré en petite comme en grande couronne. Et le discours de la ville « intense » ou de la « ville des courtes distances » domicile-travail sert à bombarder tout et n’importe quoi « centre régional », selon la conception du Divin chez Blaise Pascal (un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part).

Exemple : Villejuif, modeste ville populaire à 4 km de Paris, reliée au centre par une demi-ligne de métro déjà saturée (une autre est promise dans 11 à 14 ans), se trouve étiquetée « pôle régional » au même titre que Versailles ! Et le SDRIF 2013 n’y va pas de main morte : là où celui de 2008 posait cinq « pastilles rouges » (zone à fort potentiel d’urbanisation) sur le territoire, le projet actuel en colle 13 ! Prétexte à bétonner tout ce qui respirait encore, non seulement ses dernières terres maraichères mais son parc, son cimetière, un des ses hôpitaux, tout en achevant de détruire ses rares attributs de « centralité ». Les derniers beaux immeubles anciens sont rasés pour construire des résidences, et son unique place, entre la mairie, l’église, la médiathèque et le théâtre, se voit infliger un immeuble en plein milieu : on « remplit les dents creuses ».

Ainsi le SDRIF, en ajoutant des pastilles d’urbanisation à la demande des élus locaux, est en train de combler les espaces préservés entre les tentacules de la pieuvre. Résultat, la région parisienne se transforme en zone d’agglomérats avec quelques résidus urbains vacants, le tout constituant un “amas sans visage”. Car les bétonneurs ont vite fait de prétexter que les terres agricoles d’Ile de France sont polluées, pour les considérer non pas comme une ressource fragile vitale à protéger, mais comme des espaces qui seraient “libres”. D’ailleurs, en laissant en blanc les terres agricoles, les plans d’urbanisme contribuent à leur invisibilité. Les maires bétonneurs du Triangle de Gonesse font même courir le bruit de “lâchers de kérosène” des avions de Roissy et du Bourget qui auraient rendu les terres impropres à l’alimentation. Pourtant, quelques années suffiraient pour dépolluer les sols, mais les minéraliser les tuerait définitivement, car on oublie trop souvent que la terre est vivante. En comblant tous ces espaces de respirations, la pieuvre devient alors un monstre ingouvernable et prend la forme patatoïde d’une méduse géante...

Figure 2 : De la « pieuvre » (à g., zone agglomérée dense IDF) à la « méduse » (à d., Paris-Métropole) interprétées par Hyperbold.

 hyperbold

C’est ce qui ressort de la carte du projet de « Métropole parisienne », censé être le périmètre de la gouvernance de la zone agglomérée (la « méduse »), par opposition à la gouvernance de la cohérence ville-campagne, c’est à dire à l’échelle de l’ensemble de la Région Ile-de-France. Significativement, cette gouvernance métropolitaine serait la moins démocratique de toutes les collectivités : le maire de Paris et les présidents des communautés d’agglomération (d’au moins 300 000 habitants), déjà élus au second degré (et même au troisième pour les communautés d’agglomération), se constitueraient en « conseil de métropole », dont le bureau serait donc élu au 4e degré ! Jamais l’Union européenne n’a osé s’éloigner aussi loin des simples citoyens… alors que le Conseil régional est élu au suffrage universel direct.

Ce lien entre le choix de croissance d’une métropole amorphe et d’une gouvernance a-démocratique, où plus personne ne semble plus rien contrôler et où les citoyennes et les citoyens ne savent plus à qui s’adresser, qui il faudrait renverser pour « arrêter ça », n’a rien de fortuit. Car finalement, il n’y aucune autre force que la volonté du « bien-vivre » des résidents d’une métropole[8], pour l’empêcher de virer à la « mégapole », voire à la « mégalopole », à l’agglomérat sans esprit ni plan, ni signification pour quiconque, sauf ceux qui font métier de bétonner.

 

La méduse est le stade ultime de la pieuvre libérale et productiviste.[9]

 

Jacqueline Lorthiois – Alain Lipietz

Février 2013


[1] http://www.notre-planete.info/terre/climatologie_meteo/ilot_chaleur_urbain_0.php

[3] J. Lorthiois, « Roissy, le mirage blanc », in Territoires, http://www.cptg.fr

[4] A. Lipietz, « Face à la mégapolisation : la bataille d’Île de France », 1993, (http://lipietz.net/?article573), version augmentée dans Benko G. et Lipietz A., La richesse des régions (PUF, 2000) dont la préface de D. Voynet (http://lipietz.net/?article358) mérite d’être relue pour mesurer le chemin parcouru à rebours…

[5] « Face à la mégapolisation… », cité.

[7] J. Lorthiois, “Roissy, histoire d’une mystification”, in POUR, n° 205-206, Juillet 2010.

[8] Plusieurs collectifs de résistance citoyenne se sont constitués contre l’urbanisation du plateau de Saclay, du Triangle de Gonesse (http://www.cptg.fr), de la plaine Montjean… dont certains regroupés au sein d’une coordination francilienne, la COSTIF, http://costif-gp.blogspot.fr/

[9] Voir A. Lipietz, « La Mégapole, fille du libéralisme et de Sarkozy », L’Humanité, 1er fév. 2013, http://lipietz.net/?article2944