Pourquoi cette méthode ?

Mon métier consiste à accompagner jusqu’à leur réussite des projets locaux de développement de toute nature.

J’ai créé la méthode « diagnostic de ressources » au milieu des années 90, parce que je butais dans mon métier de consultante sur la pénurie d’outils appropriés, me permettant d’exercer mon activité dans des conditions satisfaisantes de succès.

J’avais construit peu à peu cette méthode sur le tas, « in vivo », en capitalisant deux décennies d’expériences diverses, par l’accumulation d’observations, d’intuitions et d’analyses de pratiques, depuis les constats d’évidence jusqu’aux raisonnements sophistiqués. Je l’ai mise en œuvre ensuite au fil des années, modifiée, enrichie… diffusée à d’autres praticiens qui s’en sont emparé à leur tour et l’ont reconstruite à leur idée. Je retrouve de temps en temps des notions que j’ai mises au point sous d’autres signatures, rebaptisées sous d’autres noms, parfois enrichies et c’est tant mieux. Car comme dirait Patrick Viveret : « il y a pire que de se faire voler une idée… ne pas se la faire faucher ! » ( elle est sans doute trop mauvaise…)

Cette méthode est née d’une double impulsion :

  • un sentiment croissant d’exaspération : les « diagnostics de manques », les «catalogues de problèmes », ça suffit ! Quittons la sempiternelle logique de réparation, basée sur l’analyse du passé, l’identification des manques et la réponse à des besoins. De telles approches débouchent fatalement sur des « politiques de serpillière » qui consistent à éponger les dégâts… au lieu d’éliminer les causes de fuites.
  • une conviction absolue : une approche alternative est possible, positive, constructive et s’inscrivant dans une logique de projet. Quelle que soit la gravité de la situation, on peut mobiliser des ressources, identifier des réussites et élaborer ensemble une offre de futur possible.

Mais une telle transformation des pratiques suppose d’inventer des méthodes et des outils appropriés, se différenciant radicalement des panoplies habituelles.

Première idée : Arrêtons les « diagnostics de manques ! »

Chaque fois que j’étais appelée au chevet d’un quartier sensible, d’une zone rurale fragile, l’équipe locale me formulait invariablement la même demande, en leitmotiv : « Voilà. Ça va mal, pouvez-vous nous aider ? » Et suivait alors une longue liste de «plaintes » dont l’ampleur incitait davantage à se sauver en courant qu’à rassembler son énergie pour prêter main-forte à l’équipe locale.

J’avais l’impression de parcourir en boucle le même sempiternel scénario tragique :

  • une “litanie de malheurs” ;
  • une « prière » adressé à un consultant supposé être un condensé de madame Soleil et de Sainte Rita[1] : « aidez nous ! »
  • l’attente magique d’un remède miracle, de type potion d’un quelconque druide gaulois (l’élixir du bon docteur…) censé résoudre l’ensemble des questions posées sur le territoire.

Quel que soit le contenu des demandes, elles avaient toutes un point commun : il fallait dans l’urgence brancher directement des tuyaux de réanimation, en économisant un processus collectif d’identification, de compréhension de la situation et de mobilisation citoyenne. Face à cette quête éperdue d’aval, je tentais de remettre un peu d’amont, risquant une phrase à la Woody Allen : « Très bien, vous avez la solution, mais quel est le problème ? [2]»

Et je posais alors un préalable indispensable à mes yeux pour évaluer la situation : «Il faut faire un diagnostic… » La réponse ne se faisait pas attendre : « Un diagnostic ? Inutile, nous l’avons fait… » Et on me remettait aussitôt un gros document où je trouvais successivement une étude sur les chômeurs, le nombre de « revenus-minimum » (du RMI au RMA..), des statistiques sur l’échec scolaire, une courbe vertigineusement descendante (ou tristement stagnante !) du nombre d’emplois, une liste de fermetures d’entreprises, -des données sur le vieillissement démographique et la pénurie d’équipements si je me trouvais en zone rurale… – le nombre de jeunes (la jeunesse, quelle galère !) sortis de l’appareil scolaire sans aucune qualification et de familles (la famille, quelle horreur[3] !) et de plus… monoparentales (ciel ! des femmes seules !) si j’étais en milieu urbain, etc.

Accablée par ce discours mortifère et cette décourageante liste de handicaps, je ressentais un mouvement d’humeur. Je tentais de résister à la négativité contagieuse. Un peu brutalement, j’interrompais le concert de pleureuses : «Vous n’avez rien de moins macabre? On sait tout sur la galère où sont les gens, mais rien sur les moyens d’en sortir! »

Car en quoi un cabinet médical se distingue-t-il d’une salle de dissection? C’est qu’on n’y effectue pas un constat de décès, mais un projet de «mieux-être ». Un diagnostic, c’est effectué sur du vivant! Il repose sur le pari qu’on peut s’en sortir ! Mais si les dirigeants locaux ont déjà baissé les bras, ce n’est plus du ressort du technicien :« Si chez vous, tout va mal, inutile de faire appel à un consultant, adressez-vous directement aux pompes funèbres… »

Exemple : les Hauts de Hurlevie

La scène se passe dans le quartier des Hauts de Hurlevie[4]. Les agents de l’Etat appelés au chevet de ce quartier sensible ont commandé un diagnostic. Nous y lisons le tableau suivant: “…l’organisation spatiale laisse transparaître beaucoup de monotonie (répétition de logements, d’espaces verts et de parkings), un manque de lisibilité, une absence de personnalité des sous-quartiers et des difficultés de repérage….. Voici qui donne plus envie de prendre les jambes à son cou que le taureau par les cornes! Et plus loin: ” … les Hauts de Hurlevie présentent les caractéristiques d’un site défavorisé. Une population de jeunes très importante, une forte proportion de familles nombreuses, de familles monoparentales, un taux de chômage très élevé…..

Le grand mot est lâché: 28,6% de taux de chômage. Point n’est besoin d’être doté de grandes capacités déductives pour calculer qu’il y a donc 71,4% d’actifs occupés, ayant un emploi. Que font-ils donc? Pas un mot sur ceux-ci! Nous disposons par contre de très nombreuses données sur le niveau de formation, l’âge et le sexe, le degré de qualification des chômeurs. Pourtant, si je suis médecin, appelé au chevet d’une cheville souffrante, que fais-je? Je regarde l’autre pied! Mais c’est quoi, la normalité aux Hauts de Hurlevie, l ”’état de santé” satisfaisant d’un habitant moyen? Aucun renseignement susceptible de nous éclairer. Aucune modélisation possible du mieux-être souhaitable. Nous ne pouvons nous représenter le but à atteindre : nous ramons au milieu de l’Atlantique sans aucune boussole.

L’emploi n’est évoqué que par son absence. Il s’agit d’une vision fantomatique. On ne s’intéresse à l’activité que lorsqu’elle est supprimée et que son spectre hante les banlieues. Dans les diagnostics, on tient soigneusement le registre des décès, mais on ne sait rien sur les emplois vivants. Et c’est bien d’un discours funèbre qu’il s’agit:  “La quasi-totalité des personnes interrogées estime que le quartier possède des atouts….. (une demi ligne pour souligner le cadre de verdure, puis on reprend la description macabre) …..la population est en voie d’extrême paupérisation et son comportement est apathique et résigné….. (au cas où l’on conserverait une once d’optimisme, les mots “paupérisation”, “apathique” et “résigné” figurent en caractères gras, merci!) “…ce constat est très inquiétant…” ( encore en gras) “…Ia situation des jeunes est considérée comme très préoccupante (chômage, désœuvrement, absence de surveillance de la part des parents…)”. L’ensemble du tableau négatif occupe 25 lignes de la page. Un peu plus loin, on relève que les enfants et les jeunes sont “proches de l’abandon”. Suit alors un tableau sur les retards scolaires et quatre pages sur la délinquance pour faire bonne mesure.

Devant une description aussi sombre, il n’est pas étonnant que la population soit “apathique et résignée”…..

Je ne me sens pas très bien moi-même, et vous?

Certes, les acteurs de terrain déclarent, pour se défendre, être obligés de faire ressortir les critères négatifs pour obtenir des financements. «Si je n’avais pas noirci le tableau du quartier, mon élu n’aurait jamais pu obtenir un dossier de contrat de ville » me confiait une animatrice. Car plus vous allez mal, plus vous êtes aidé. Dans les programmes dits de « développement », on ne finance pas le degré de mobilisation, d’initiative et de créativité des habitants, mais l’ampleur des malheurs qui les frappe. Et cela est encore plus vrai au niveau européen: à Bruxelles, la tenue de grand deuil est de rigueur.

Exemple : le PLIE de Crinvert

Discutant avec le responsable du Plan Local pour l’Insertion et d’Emploi de Crinvert, je découvre que le dispositif est totalement basé sur des critères négatifs. Sont pris en compte uniquement ceux qui « manquent de formation » (pas plus du niveau V ou moins), «manquent d’emploi » (au chômage depuis au moins deux ans et plus), « manquent de revenu » (bénéficiaires du RSA) «sans conjoint » (femmes monoparentales), « sans expérience professionnelle » (jeunes «primo-demandeurs » ). Si vous possédez l’absence de tout cela… Mieux encore… si vous cumulez tous ces moins, vous avez gagné une place dans le PLIE!

2ème idée «: On ne mobilise pas sur du manque, de la pénurie et du déficit. Une approche alternative est possible ».

Quand vous voulez vous refaire une beauté, vous n’allez pas dans un institut de laideur !

Et pourtant, on cultive à l’envi, sur l’ensemble du territoire national, des statistiques de manques. La plupart des acteurs locaux savent le nombre de chômeurs de leur territoire. Tout comme l’homme ou la femme de la rue connaît à peu de chose près le chiffre national (officiel) de demandeurs d’emplois, bien qu’il suffise d’immerger plus ou moins l’iceberg du chômage pour faire varier la partie émergente de celui-ci. Et d’aggraver la situation locale pour que davantage de demandeurs d’emploi disparaissent dans le brouillard du « halo » du chômage. Mais combien y a t-il de travailleurs occupés en France? Quand je tente un sondage dans un amphithéâtre d’étudiants en économie, le chiffre varie de 5 à 10 millions près. Et vous, l’élu qui cherchez à tout prix à mettre vos administrés «en emploi », combien avez-vous de travailleurs déjà occupés sur votre territoire? Où vont-ils? Que font-ils donc? La très forte majorité des techniciens et responsables politiques font preuve d’une ignorance significative du milieu dans lequel ils prétendent vouloir insérer les habitants de leur territoire. Ils n’ont souvent qu’une idée très partielle ou erronée des composantes de l’emploi local : comment peut-on atteindre un but si on a une approche aussi approximative de l’endroit où il se trouve ?!? «Voici les chiffres de la situation de l’emploi » me répond le responsable de l’observatoire économique local que j’interroge, en me tendant une étude de Pôle Emploi. «C’est le contraire, vous me donnez les chiffres du chômage.. » lui rétorqué-je. « Mais si je suis chômeur, à quoi ça me sert de connaître les caractéristiques détaillées des habitants de la “planète chômage” dont je veux sortir?? Il m’est bien plus utile d’avoir des informations sur les activités, les compétences, les lieux de travail des habitants de la “planète emploi” vers laquelle je souhaite me diriger!… »

Exemple du centre de Finfonds sur Loing

La scène se passe en zone rurale, dans un centre d’accueil pour jeunes délinquants (traduisez “maison de redressement”) à 50 km de toute tentation (…pas de centre commercial, ni bars, ni boîtes de nuit… mais une campagne désolée à mille miles de toute terre habitée…) Je suis censée trouver des idées de projets d’insertion pour les jeunes. Mais j’ai déjà fort à faire avec les éducateurs. Le tour de table est édifiant. “Ici? Les jeunes arrivent à quatorze ans. C’est trop tard. Et ils partent à 18 ans. C’est trop tôt ! On ne sert à rien, on n’a le temps de rien faire. Quand on veut avoir des nouvelles des anciens, y a qu’à feuilleter le journal local, on les retrouve à la rubrique des faits divers: agression de personne âgée… braquage de supermarché…” Avec un regard aussi négatif sur leur propre utilité, comment ces adultes pourraient apprendre aux jeunes à se motiver? J’insiste: “Qu’est-ce que vous avez réussi?” Un silence pesant s’installe. De longues minutes plus tard: “Ah si… tu te souviens, Jeannot qui est revenu nous voir, avec sa femme et ses gosses… Il était devenu boulanger à 20 kms d’ici. Et Artémise, quand elle est arrivée au centre, elle déchirait et cassait tout. On lui donnait des vêtements au compte-gouttes, chaque matin. On avait dû sceller le lit au mur. On ne pouvait rien laisser dans la chambre, même pas un tee-shirt ou un jean sous peine de les retrouver en pièces… Peu à peu, avec des longs mois de patience, elle s’est laissée apprivoiser…Tout doucement, on a pu mettre un poster, puis une chaise…” La mémoire revient progressivement, les récits se succèdent. “Tiens, on devrait les écrire.” Les jeunes tournent autour des éducateurs affairés, qui rédigent et tapent des textes, examinent des photos. “Qu’est-ce que vous faites? On peut vous aider?” demandent-ils, intrigués par les prémices de ce qui devient un journal. Et voilà comment est né le projet d’atelier d’imprimerie pour les jeunes. Qui a pu être décliné ensuite en cours de prise de vues, d’orthographe, de travail de maquettes, de conduites d’interviews, d’apprentissage de logiciels, etc…

Les acteurs sont toujours très interloqués quand je coupe court aux litanies négatives, ce que j’appelle les «listes noires » des territoires. Et pourtant, il s’agit d’une évidence: un catalogue de problèmes ne sert qu’à décourager d’éventuels acteurs. Comment pouvoir mobiliser, alors qu’on a inconsciemment renoncé à réussir? «Bon d’accord, vous avez tous ces moins, monsieur le maire… mais vous n’avez pas démissionné… Vous êtes toujours là… c’est bien parce que vous pensez qu’on peut faire quelque chose. C’est quoi, vos «plus ? ». Il faut des ressources pour construire un projet, pour donner envie de faire du développement. Tout comme il faut des ingrédients pour faire un gâteau.

Observer ce qui manque, ce qui a raté, ce qui est fini, ça sert pour la nostalgie ou pour l’histoire… Les constats, c’est utile pour la police, les huissiers ou les assureurs, mais pas pour les développeurs. Avec des matériaux inertes, on peut tout au mieux écrire les mémoires du territoire. Mais pour ici et maintenant, pour organiser l’action, pour construire du futur, il faut du vivant. Le mortifère, c’est pour les enterrements. Pour fabriquer de l’avenir, on a besoin de terreau où puisse naître de la vie.

D’où ce conseil issu de ma longue expérience, valable à la fois pour les agents de développement local, les chefs de projets, les travailleurs sociaux ou les conseillers de Pôle Emploi : « Inutile d’emporter avec vous des lunettes noires. Vous en trouverez toujours sur place… Par contre, emportez toujours les roses… » Moi-même, j’en ai possédé longtemps une paire – aux verres rose fluo – rangée en permanence dans mon cartable. Un cadeau de ma fille pour la fête des mères: «Tiens, maman, toi qui dis toujours : il faut positiver! » De temps en temps, je les exhibais, au beau milieu d’une liste mortifère de tout ce qui n’allait pas sur un territoire[5]. Et que je posais alors une question apparemment toute simple, qui avait généralement pour effet de désarçonner complètement mon auditoire: «Qu’est-ce qui marche? »

Telle est la genèse de la création de ma méthode « diagnostic de ressources », pour identifier avec quels matériaux de base construire du développement.

Mais qu’est-ce qu’un diagnostic de ressources? Définition.

Etymologiquement, diagnostiquer vient de « dia » : à travers et de « gnossos » connaître. Ce qui pourrait se traduire en français par « voir à travers ». Il ne s’agit donc pas d’un savoir de l’ordre de l’optique, du visible, mais de la radiographie : comprendre ce qu’il y a «derrière » ce que l’on voit. Un « regard alternatif » qui requiert des compétences d’intuition et d’interprétation, et pas seulement d’observation. Il ne suffit pas d’apprendre à voir : il faut aussi comprendre ce que signifie ce que l’on voit. Le diagnostic produit un jugement. Il ne se contente pas d’une lecture des signes, il procède à leur interprétation.

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C’est sous cette double impulsion d’exaspération et de conviction que j’ai construit cette méthode de diagnostic de ressources. Réfugiée dans une campagne tranquille, j’ai réfléchi à la question suivante: en 26 ans d’activité, qu’est-ce que j’ai observé de particulièrement réussi en matière de développement territorial et pourquoi?

J’ai identifié plusieurs centaines d’exemples vécus et j’ai examiné les causes de réussite et d’échec de ceux-ci. En résulte une grille de lecture totalement pragmatique, sans aucune prétention scientifique, composée uniquement d’exemples pris «sur le vif ». Pour ne blesser personne, les mauvais exemples sont affublés de faux noms,[6] tandis que les exemples à suivre sont écrits en clair.

Telle est la genèse de la création de la méthode «diagnostic de ressources » pour apprendre à «changer de lunettes ». A la fois une lecture critique – qui ne se laisse pas piéger par les apparences – et une vision résolument positive des choses.


[1] Réputée pour traiter les « cas désespérés »…

[2] titre d’un de mes articles d’ailleurs.

[3] Même si elle a repris récemment une valeur inédite…

[4] Suivant une habitude désormais bien établie, je désigne les exemples à ne pas suivre par des faux noms –assez aisément reconnaissables – et les « bons » exemples par le nom en clair.

[5] J’ai d’ailleurs eu la surprise de constater qu’en première page du site du Cambrésis… on parle des lunettes roses de jacqueline Lorthiois !

[6] …mais aisément reconnaissables. Exemple : la ville de Cache-pied = Montre – oeil