Nombre d’acteurs locaux sont en recherche d’un observateur extérieur qui va leur offrir une vision censée « objective » de leur territoire, de ses faiblesses et de ses problèmes et donc des axes de travail qu’il faudra mettre en route pour les compenser ou les résoudre. Mais si cet observateur, sérieux, reconnu, n’observe pas là où on lui dit de regarder et met son nez dans les richesses, les ressources, les potentiels du territoire… On abandonne les habituels godillots de la statistique pour la rareté de la pantoufle de vair.

La demande de la municipalité de Vieille-rue[1] semblait pressante : « Il faut absolument recréer un tissu d’entreprises. Venez nous aider. » J’avais réclamé au préalable une réunion de tous les acteurs. La salle était pleine. Le tour de table ressemblait à une tragédie antique : « Y a plus d’emplois… Toutes les usines ferment. On est devenu une commune-dortoir… » ; «Les chiffres du chômage explosent… » ; « Et puis que faire avec toutes ces mouettes ?… » Des mouettes ? J’ai cru avoir mal entendu. Mais non, plus tard, un autre intervenant renchérit : «Faudrait s’occuper des mouettes… » Nous sommes pourtant à 1000 miles de toute terre maritime !  A la sortie, j’agrippe un éducateur pour le questionner : « Ah ? Les mouettes ? Ce sont les jeunes habillés en noir et blanc, agglutinés en rez-de-chaussée d’immeubles… On ne sait pas quoi en faire ! Toute la journée, ils tiennent les murs. » Et d’ajouter : « Vous vous rendez compte, ici, il y a un taux de chômage des jeunes de 30%.» Je traduis immédiatement : « Ah bon ? Et que font les 70 autres % ? » Silence surpris. J’insiste : « Et pourtant, ce serait drôlement utile pour les 30 %, de connaître ce que font les 70 % ! » Mon interlocuteur me regarde comme une clé à molette qui aurait croisé un poisson rouge.

J’ai l’habitude de ces statistiques de manque. La plupart des acteurs locaux savent le nombre de chômeurs sur leur territoire. Tout comme l’homme et la femme de la rue en connaît le chiffre national (« officiel ») et en surveille les évolutions dans les médias, mois par mois à la hausse ou à la baisse. Mais combien y a-t-il de travailleurs occupés en France ? Quand je tente un sondage dans un amphi d’étudiants en économie, le chiffre varie de 5 à 10 millions près. Et vous, l’élu local qui cherchez à tout prix à mettre vos administrés « en emploi », combien y en a-t-il déjà sur votre territoire ? Où vont vos actifs résidants ayant un poste de travail ? Que font-ils donc? Ignorance significative. « Voici les chiffres de la situation de l’emploi » me répond le responsable de l’observatoire que j’interroge, en me tendant les chiffres de Pôle Emploi. « C’est le contraire, vous me donnez les caractéristiques des demandeurs d’emploi », lui rétorqué-je. « ça, c’est uniquement pour ceux qui visent la filière chômage. Mais pour ceux qui choisissent d’autres filières d’activités ? »

  

« Qu’est-ce que vous avez réussi ? »

Les acteurs sont toujours très interloqués quand je coupe court aux litanies négatives, ce que j’appelle les « listes noires » des territoires : nombre de fermetures d’usines ou d’écoles, nombre de personnes au RSA, de chômeurs de longue durée, jeunes en retard scolaire, actes de délinquance, etc… « Bon, d’accord, vous me présentez la liste pour aller vers la destination « Malheur ». Mais si vous voulez conduire  votre ville ailleurs ? Faisons l’inventaire de ce qui marche ! ». Et pourtant, il s’agit d’une évidence. Les listes noires ne servent qu’à décourager, à faire fuir. Il faut des ressources pour construire un projet de territoire, pour donner envie de faire du développement local durable. D’où ce conseil issu de ma longue expérience, pour les travailleurs sociaux, les conseillers de Pôle Emploi, les services des collectivités territoriales qui viennent d’être embauchés sur un site : «Inutile d’emporter avec vous des lunettes noires. Vous en trouverez toujours sur place. Par contre, emportez toujours les roses… » Moi-même, j’en ai possédé longtemps une paire, rangée en permanence dans mon cartable. Observer ce qui manque, ce qui a raté, ce qui est fini, ça sert pour la nostalgie ou pour l’histoire. Les constats, c’est utile pour la police ou pour les assurances, mais pas en socio-économique. Avec des matériaux inertes, on peut tout au plus écrire les mémoires d’un territoire. Le mortifère, faut réserver cela pour les enterrements. Mais pour tout de suite, pour organiser l’action, pour construire du futur, il faut du vivant. Pour fabriquer de l’avenir, on a besoin de terreau fertile, avec des vers de terre qui oxygènent le sol et des graines qui puissent devenir des « germes de métamorphoses »[2].

Reprenons l’exemple de Vieille-rue. « Vous vous rendez compte, j’ai 2500 jeunes sur ma commune », constate avec désespoir l’élu local[3]. « Qu’est-ce que je peux faire pour baisser le chômage ? » Je réponds froidement : «  Continuez à faire ce que vous faites, envoyez des messages négatifs… Tous les jeunes vont partir, il ne restera plus que des vieux. Et vous aurez la même situation que dans le Cantal : un taux de chômage très bas. » S’agit-il en effet uniquement de pousser une virgule, dans un simple jeu statistique ? Car enfin, s’il y a des jeunes chômeurs, il y a aussi, en nombre plus élevé, des jeunes occupés en activité. Vous avez des demandeurs d’emploi ? C’est que votre population est jeune et en âge de travailler! Vous en avez la chance ! Dans certains territoires du « rural profond », on cherche désespérément des jeunes et des adultes en activité pour combattre un vieillissement accentué qui conduit à la désertification.

 

Les étudiants et les mouettes

Avec les travailleurs sociaux de Vieille-rue, nous tentons d’aller plus loin dans le diagnostic. «En fait », constate l’un d’eux « sur le quartier, y a pas plus de 200 jeunes qui foutent la merde. Les autres ne posent pas de problème. » En poursuivant la réflexion, on constate que « les 40 travailleurs sociaux du quartier sont tous accaparés par la prise en prise en charge des 200. Mais personne ne s’occupe des 2300 autres. Si ça se trouve, il y aurait parmi ces derniers des jeunes qui voudraient bien nous aider »… Les éducateurs partent en enquête et, à leur grande surprise, trouvent effectivement des jeunes préoccupés par le retard scolaire ou la galère de leurs congénères moins favorisés. Plusieurs dizaines d’étudiants « insérés » proposent leurs services pour prendre en charge une des « mouettes ». Et voilà des ressources mobilisées, qui allègent d’autant le travail des éducateurs. S’ils faisaient alors un peu de prévention, pour que les efforts conjugués des uns et des autres fassent diminuer de moitié ce chiffre fatidique de « 200 », jugé jusqu’alors incompressible ?

Le diagnostic de ressources, c’est cela. C’est finalement très simple. Il s’agit d’inverser le regard. La plupart des observatoires examinent les trous du gruyère : ça donne faim et ça ne nourrit pas. On y fabrique de la culpabilité, de la nostalgie. Exemple : « nombre de jeunes sans solution en sortie de dispositif »… Vous vous rendez compte de ce qu’il y a de définitif, d’irréparable, dans ce terme « sans solution » ? Avec la vision « ressources », on abandonne la question « De quoi manquez-vous ? » On cesse de formuler une « demande ». Il n’y a rien de plus humiliant que d’exprimer une demande ! « On en a marre de raconter nos malheurs», me confie un « revenu-minimum -d’insertion-iste » accablé. En banlieue de Lens, en plein bassin minier, les vieilles femmes (y a plus de vieux hommes !) racontent qu’autrefois, les mineurs se désignaient par leur pourcentage… Traduisez « de silicose ». Au café, le « 70 % » (qui n’avait que quelques mois à vivre) clouait le bec au « minable » qui n’avait QUE « 35% »… Avec de telles lunettes noires, les seules réponses possibles sont de type réparation, traitement social. Quand ce n’est pas organisation d’aires de stockage pour humains disqualifiés !

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Le prince charmant

A l’inverse, le nez chaussé de lunettes roses, on identifie une « offre ». Les réussites du territoire et/ou de ses habitants. Les ressources humaines, les initiatives, les échanges réciproques, les liens sociaux, la créativité, la convivialité, etc. Et on voit à quelles conditions faire fructifier ces « plus »[4]. Il y a toujours dans chaque territoire, chez chaque personne des trésors cachés d’imagination, de savoir-faire, d’intelligence. Des raretés qu’on ne retrouve pas ailleurs, ce que j’ai appelé la « petite pantoufle de vair ». Le VAIR (dans la version occidentale de Charles PERRAULT et non le « verre » pour les incultes de Disneyland[5] ) est une ravissante fourrure gris-bleue, douce comme de la soie, provenant d’un petit écureuil de Russie. Le vair est comme l’hermine, une matière rare et précieuse. Seules, des familles royales pouvaient s’en offrir. C’est pour moi le symbole de la spécificité. Elle est si parfaite, elle épouse ( !!) si bien le pied, que cette pantoufle ne va qu’à Cendrillon. Et les méchantes sœurs ont beau faire[6], elles ne parviennent pas à s’approprier un objet fait uniquement pour sa propriétaire.

Pour moi, les techniciens des observatoires locaux doivent être les parrains et marraines bienveillants, penchés sur le berceau d’un territoire avec ses habitants. Ils doivent être les orfèvres, les ciseleurs des matériaux qui vont servir à construire la destinée de ces espaces et de ces populations. On doit avoir en tête l’exemple de Jean-Paul GAUTHIER fabriquant cette étonnante robe bleue-blanc-rouge à volants pour l’accordéonniste Yvette HORNER… Elle ne peut aller qu’à elle !

Tout territoire est une Cendrillon qui attend son grand-couturier, pour aller au bal du développement local durable. Pour les techniciens-observateurs, le top du top du savoir-faire à acquérir, c’est la sûreté et l’humour de l’« oeil juste ».  La justesse, au sens musical du terme : ce qui sonne juste, en harmonie, ce qui va bien avec.

Oui, vous l’avez deviné, n’en déplaise aux grincheux, je crois au Prince Charmant !

 Texte réactualisé, paru initialement dans la revue Territoires, n° 433, in « Regards sur la ville »,  « Observer la ville… et après ? », Décembre 2002.


[1] Selon une habitude désormais ancienne, je désigne tous les exemples « à ne pas suivre » par des faux noms… aisément reconnaissables. A l’inverse, les bons exemples sont cités en clair.

[2] Réunion de constitution de l’association de développement local GEANTS, « Générons Ensemble des  Nouveaux Acteurs pour des Territoires Solidaires » (Nord-Pas-de-Calais).

[3] Dans un colloque sur les Emplois-Jeunes, je m’étonnais de la différence entre les élus qui déplorent le nombre élevé de jeunes sur leur territoire et les français qui s’extasiaient à l’époque sur la longévité de Jeanne Calmant, 120 ans. Comme si « être jeune » était un handicap et « rester jeune » une ressource !

[4] Voir livre « Diagnostic de ressources »

[5] Vous imaginez Cendrillon, allant au bal avec des chaussures de verre ? Bonjour la prise de risque pour une valse accélérée avec le prince Charmant !

[6] Dans la vraie version de Perrault, elles vont jusqu’à se couper les phalanges des pieds pour pouvoir mettre ces pantoufles, version expurgée ensuite, car jugée trop cruelle pour les enfants ! C’est oublier que ce conte a d’abord été destiné aux adultes.