Quelques définitions

Les « territoires vécus » désignent des espaces locaux structurés par les activités quotidiennes des habitants qui y vivent. C’est le géographe Armand Frémont, dans son livre paru en 1976, La région, espace vécu[1], qui oppose ces territoires « vécus » définis par la pratique des populations locales, à des territoires « aliénés », correspondant à des critères administratifs.

Christophe Terrier, plus tard, distinguera les « zonages de pouvoir » (cf les périmètres des communes et de leurs regroupements intercommunaux, mais aussi les départements et les régions) aux « zonages du savoir », connus et reconnus par les habitants[2].

Anne-Marie Grenié, dans un colloque à Toulouse en 2000, opposera les « territoires vécus » aux « territoires prescrits »[3], une formule qui semble la plus heureuse pour désigner tous les zonages décidés par les institutions, qu’il s’agisse d’instances locales (regroupements intercommunaux) ou de décisions étatiques (départements en 1792 ; régions en 1972, sauf l’Ile-de-France en 1964).

Deux cartes de France des « Territoires vécus » ont été publiées en 1996 et 2002, issues des travaux statistiques et cartographiques conduits conjointement par la DATAR et l’INSEE sur l’ensemble du territoire national. ‎Cette carte qui traduit la complexité et la finesse de l’organisation territoriale dessinée par les pratiques quotidiennes des habitants nous change étrangement des découpages simplistes « à la louche » qui fleurissent actuellement dans les débats sur la réforme territoriale !

Voir : www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/tv2002.pdf

 

Une grande variété de « Territoires Vécus »

Dans ce vaste ensemble, nous pouvons distinguer bien des espaces déterminés par les pratiques des résidants : aire de chalandise d’un pôle commercial ; bassin d’attractivité d’un équipement de loisirs ou de santé, bassin d’écoute d’une radio locale, etc…

J’en retiens principalement trois qui me semblent les plus structurants pour l’espace socio-économique qui nous intéresse ici :

  • le « bassin de vie » qui d’après l’INSEE en 2012 est « le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants ». Ceux-ci sont classés en 6 grands domaines : services aux particuliers ; commerce ; enseignement ; santé ; sports, loisirs et culture ; transports.
  • le « bassin d’emploi » que je définis comme « l’aire d’attraction d’un pôle d’emploi »[4].
  • le « bassin de main-d’œuvre » [5] que je définis comme « l’aire de diffusion d’un pôle de main-d’œuvre ».

 

Les limites du zonage des « bassins de vie »

Réjouissons-nous que l’INSEE ait désormais exclu de la définition des « bassins de vie » en 2012 les liaisons domicile-travail qui se distinguent fortement des autres attractions vécues par les habitants : les distances sont plus longues et leur caractère est fortement contraint (on ne choisit pas de se rendre chez un employeur comme on se rend chez le coiffeur ou dans un cabinet médical). Ainsi, le découpage déterminé par l’INSEE est désormais centré sur les services que fréquentent régulièrement les habitants dans leur vie quotidienne et les aires d’influences déterminées par leurs attractions. Ce qui signifie que les cartes de 1996 et 2002 ne sont pas comparables au dernier découpage de 2012.

Malheureusement, dès 2002, l’Ile-de-France est largement exclue par l’INSEE de cette cartographie. Car la zone agglomérée dense est considérée comme un espace unique rattaché à Paris, comme si un résidant de la vallée de Montmorency (Val d’Oise) se rendait à Paris pour effectuer par exemple l’essentiel de ses achats !

Justement, pour la première fois en 2012, une étude de l’IAU observe que la distance moyenne de fréquentation des services a cessé d’augmenter dans notre région, témoignant que les franciliens recherchent davantage de proximité dans les actes de leur vie quotidienne. A la différence des liaisons domicile-travail qui continuent à s’allonger.

 Ainsi, nous ne pouvons pas dessiner une carte récente des « bassins de vie » d’Île-de-France en dehors de sa périphérie rurale. Ce qui nous prive de précieux renseignements sur toute la zone agglomérée. Déjà nous ne disposions pas pour la petite couronne (et a fortiori Paris) des données d’une enquête très détaillée effectuée par l’INSEE intitulée « inventaire communal »[6] qui fournissaient des données extrêmement précises sur les différents équipements présents dans une commune. Et sur la localité pratiquée de préférence par les habitants, lorsque tel ou tel service fait défaut sur le territoire de leur résidence.

 

Les limites du zonage des « zones d’emplois »

Ce découpage déterminé par l’INSEE appelé abusivement « bassins d’emplois » se révèle particulièrement décevant pour l’Ile de France, en raison de son manque d’opérationnalité. En effet, chaque commune est affectée à une autre, en fonction des flux domicile-travail, sauf la commune-pôle qui donne son nom à la zone d’emploi. Mais en Ile-de-France, la concentration des activités économiques sur Paris et la Défense est telle que dès les années 80, les premiers chercheurs de l’IAURIF (devenu l’IAU) sous la direction de Jean-Jacques RONZAC ont décidé de supprimer l’« effet Paris » (en excluant les flux avec la capitale) pour pouvoir mieux observer les attractions sous-jacentes Habitat-Emploi inter-banlieues. D’où une carte intitulée « Zones de solidarité » publiée en 1982 qui s’affranchit des limites départementales et qui constitue la première cartographie des « Territoires vécus » franciliens, en ce qui concerne les bassins d’emplois locaux.

De son côté, l’INSEE a effectué des périmètres de « zones d’emplois » qui pendant longtemps ont respecté les frontières départementales, un choix qui là encore privilégiait les critères « prescrits » au détriment des pratiques vécues par les habitants. Mais ce découpage avait le mérite de fournir des données infra départementales sur l’emploi, les qualifications, le chômage, le marché du travail, etc…

Lors de la dernière réactualisation des zones d’emplois en 2012 (utilisant le recensement 2006), l’INSEE a choisi pour déterminer son découpage en Ile-de-France de ne plus supprimer l’effet Paris. Ainsi, toute l’agglomération dense est englobée dans un vaste espace indifférencié intitulé « Paris » de 101 communes, qui va de Cormeilles-en-Parisis à Neuilly-su-Marne, de Villejuif à Boulogne et qui regroupe 3,685 millions d’emplois, soit 65% du total régional, ce qui noie toutes les relations intercommunales de proximité Habitat-Emploi !

Autre grave inconvénient : l’affectation d’une commune à une autre s’effectue à l’unité, alors que les pôles d’Ile de France sont généralement composés de plusieurs communes, ainsi que le prouve l’atlas des « zones intenses » franciliennes publié par l’équipe Devillers et associés[7] qui s’appuie sur les migrations alternantes de 2008. Il est bien évident que le pôle d’Argenteuil doit comprendre Bezons ; Cergy s’élargir à Pontoise, Osny et Saint-Ouen l’Aumône ; Massy comprendre Antony, etc… En additionnant ces communes-pôles, les découpages INSEE seraient redessinés et la « zone de Paris » en serait diminuée d’autant. En l’état, la « zone d’emploi de Paris » est inutilisable pour déterminer des territoires pertinents pour la quasi-totalité de la petite couronne et une partie significative de la grande couronne.

 

Des spécificités territoriales infra-communales dans Paris

Enfin, j’ai procédé au découpage de Paris en sous-pôles d’emplois pour l’ANPE dans les années 90 (au nombre de 7), ce qui à l’époque était considéré comme tout à fait iconoclaste. En 2013, dans le cadre de ses travaux, l’équipe Devillers et associés a identifié 5 sous-ensembles dans la capitale, venant confirmer la pertinence de ne pas considérer Paris comme un ensemble homogène. Les travaux récents que j’ai effectués sur la localisation des « emplois supérieurs » franciliens confirment des spécificités par quartiers qu’intuitivement j’estime encore plus différenciées qu’autrefois. Le mythe de l’excellente desserte de transports qui permettrait de s’affranchir des distances dans la capitale est battu en brèche par les temps de déplacements qui ne cessent de croître et la saturation des réseaux.

 

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Ainsi, contrairement à une idée répandue, il y a une véritable « intelligence des déplacements » particulière en Ile-de-France qui ne se « traverse pas de part en part », même avec la mise en service d’un réseau de transports « rapide » (le fameux « grand 8 »), contrairement à ce qui était affirmé dans le projet initial du Grand Paris élaboré par Christian Blanc et porté par Nicolas Sarkozy.

Les pratiques des habitants qui cherchent à s’accommoder des inégalités territoriales et des distances-temps accrues domicile-travail, choisissent de moins en moins leur emploi en fonction de leur lieu d’habitat, et de plus en plus leur résidence en fonction de l’accessibilité à leur lieu de travail. Sauf pour les catégories les plus modestes qui doivent supporter à la fois les contraintes de localisation dans les zones les plus reléguées et les distances les plus grandes, faute de pouvoir accéder à des logements plus proches ou mieux desservis, mais plus onéreux. Sans le vouloir, les franciliens en s’accommodant des inégalités territoriales, contribuent ainsi à les renforcer, comme le montrent les spécialisations spatiales grandissantes de notre région.

Bien entendu, cet article sera illustré par des cartes qui sont actuellement en cours de constitution. On en trouve dès à présent quelques-unes dans les autres articles de cette rubrique « Concepts généraux. »

 

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[1] Armand Frémont, La région, espace vécu, P.U.F., 1976, réédition 1999.

[2] In Jean-Marc BENOIT, Philippe BENOIT, Daniel PUCCI, La France redécoupée, enquête sur la quadrature de l’hexagone, Belin, 1998.

[3] Anne-Marie Grenié, colloque de Toulouse, Association des Ruralistes français, 2000.

[4] Je m’écarte pour cette définition de celle de l’INSEE qui confond le bassin d’emploi avec la « zone d’emploi », découpage reposant sur plusieurs critères, dont l’emploi. Défini par l’administration, il ne peut être considéré comme un « territoire vécu ». Je reviendrai sur cette question dans un texte spécifique.

[5] Le « bassin de main-d’œuvre » est une notion très peu étudiée que j’ai beaucoup développée, notamment en Ile-de-France. Voir site www.j-lorthiois.fr in « Concepts généraux ».

[6] Voir mon texte général sur les bassins dans la même rubrique : « Concepts généraux ».

[7] Les Urbanistes Associés, Les bassins de vie du Grand Paris, notamment le tome 3 Atlas, Atelier International du Grand Paris, 2013.