Habiter, travailler, se déplacer

Du diagnostic à l’action : (re)tisser des liens locaux entre main-d’oeuvre et emploi

La relation emploi-travail ne s’établit pas spontanément. Dans les régions riches, les écarts ont tendance à s’aggraver si l’on se contente d’accompagner les tendances, à savoir un emploi de plus en plus concentré et une main-d’oeuvre de plus en plus dispersée.

Pour combattre l’exclusion sociale face à ce couple inégalitaire que sont emploi et main-d’oeuvre, se focaliser sur cette dernière, qui représente la moitié la plus fragile du tandem, est une nécessité.

 

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Politique de la ville et ESS : Initiatives, analyses et éclairages

Agir pour et avec les habitants, créer des emplois et des activités socialement utiles, répondant aux besoins des habitants : la politique de la ville et l’économie sociale et solidaire (ESS) ont de nombreux objectifs communs.

Les liens existent entre les politiques publiques de l’Economie Sociale et Solidaire et de la Ville. Ils sont toutefois à approfondir et à révéler plus largement.

Bâti sur des expériences réussies et des témoignages de collectivités concernées par la politique de la ville, alimenté par les échanges d’une rencontre organisée le 15 décembre 2015 avec le soutien de Plaine Commune, ce guide doit être une source d’inspiration : il montre ce qui est concrètement possible, et donne quelques éléments de méthode.

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Grand bétonnage : “Sur l’emploi, aucune promesse n’a été tenue”

Entretien avec Jade Lindgaard – Médiapart 13 août 2015

Spécialiste de l’emploi en Île-de-France, Jacqueline Lorthiois a été conseillère technique dans plusieurs cabinets ministériels et délégations, responsable d’un bureau d’études, et a longtemps enseigné. Cette socio-économiste a cofondé la coopérative Réseau de l’économie alternative et solidaire (REAS), ainsi que le Mouvement de l’habitat groupé autogéré, qui a monté les premières expériences d’habitat participatif et de coopératives d’habitants. Elle a aussi été candidate aux élections départementales de 2015 dans le Val-d’Oise pour EELV.

Aéroport de Notre-Dame-des-Landes, tunnel ferroviaire Lyon-Turin, Center Parcs dans la Vienne et l’Isère, centre commercial et de divertissement EuropaCity en région parisienne, etc. : tous ces projets d’aménagement du territoire affichent d’ambitieux objectifs de création d’emplois. Cela s’est-il vérifié dans l’histoire des infrastructures en France ?

Jacqueline Lorthiois. Elles ont créé des activités et de l’emploi. Mais à ma connaissance, jamais autant que le nombre d’emplois promis. Aucune promesse n’a été tenue. Par exemple, en 1975, le rapport Lachaize, du nom de son préfet rédacteur, prévoyait la création de 70 000 emplois sur le pôle de l’aéroport de Roissy, alors tout juste inauguré (en 1974). Mais en 1978, les résultats du recensement Insee ne comptabilisent que 18 000 postes. Et encore, en ratissant large : il a fallu intégrer dans ce chiffre la totalité du personnel de l’aéroport, notamment ses 5 000 navigants qui ne posaient pas le pied à terre.

Aujourd’hui encore, ça dysfonctionne. Aéroports de Paris déclare 86 000 emplois directs pour Roissy. Les actifs locaux tentent de trouver du travail à l’aérogare mais un tel site ne constitue pas véritablement un pôle d’emplois, offrant une palette suffisamment large de compétences et de qualifications pour fournir les emplois nécessaires aux habitants. C’est plutôt ce qu’on appelle un pôle d’activités, c’est-à-dire une concentration d’entreprises spécialisées dans quelques branches professionnelles (aéronautique, logistique, nettoyage, sécurité…). Résultat : l’aéroport recrute sur une aire diffuse, immense, qui s’étend sur toute l’Île-de-France et une partie de la Picardie. Plus Roissy grandit, moins son aire directe est dense en emplois.

Le problème, c’est qu’on crée une offre locale de logements pour attirer les actifs non résidents. Mais ces nouveaux habitants ne trouvent pas à s’employer sur place. On doit donc créer des transports pour leur permettre d’exporter chaque jour, au loin, leur force de travail. Tout cela engendre des surcoûts qui engendrent une demande de croissance économique locale et donc de développement de nouvelles activités. C’est une histoire sans fin. Autre exemple éloquent : le parc Euro Disney, ouvert en 1992. On a promis jusqu’à 100 000 emplois, alors qu’il y en a 15 000 aujourd’hui, et que lorsqu’il a été inauguré, il n’y en avait que 12 200.

Retrouve-t-on le même problème avec les projets actuellement en développement ?
Sur le triangle de Gonesse, Immochan, la société immobilière d’Auchan, veut construire EuropaCity, prévu pour 2020 : 240 000 m2 de centre commercial, 20 000 m2 de restaurants, 50 000 m2 de parc d’attractions, une piste de ski, des salles d’exposition et de congrès, 12 hôtels… Au départ, ils annonçaient la création de 20 000 emplois, parce qu’ils additionnaient les chiffres des emplois du chantier à venir (10 000 selon eux) et de l’exploitation des sites (11 500). Mais ce n’était pas correct : les emplois se succèdent, ils n’existent pas en même temps. Par ailleurs, le temps des chantiers employant 10 000 personnes est révolu. Je conteste ce chiffre. Le chantier d’Eurotunnel dans les années 1980 a employé 10 000 personnes mais c’était pour construire 55 km de tunnel dont 35 sous la mer. C’était le plus grand chantier de France. On ne peut pas prétendre qu’EuropaCity, avec ses 30 hectares, va créer autant d’emplois qu’Eurotunnel. C’est absurde.

Actuellement, le plus grand chantier du pays, c’est l’EPR de Flamanville : 120 hectares, 300 000 m3 de béton, 500 000 m3 de coffrage, 40 000 tonnes d’acier et de béton armé. C’est considérable. En 2011, il employait 3 200 ouvriers, dont un millier d’étrangers (Roumains, Bulgares, Italiens, Espagnols) travaillant pour des filiales de Bouygues. Au départ, Pôle emploi a fait circuler un « train de l’emploi » qui a traversé tout le Cotentin, et a attiré des centaines de chômeurs. Mais très peu ont été recrutés. En 2011, 479 demandeurs d’emploi ont été embauchés sur le chantier après avoir suivi une formation financée par la Région.

L’autre très grand chantier en cours actuellement est ferroviaire : la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux, aussi appelée Sud Europe Atlantique. Ils construisent 350 km de voies, 400 ouvrages d’art, 19 viaducs. On décompte 50 millions de m3 de déblais, 1 million de traverses en béton. 117 communes sont concernées. C’est gigantesque. Combien de personnes y travaillent ? 4 500 salariés directs, dont 3 200 fournis par Vinci. Donc en réalité, seuls 1 300 emplois directs ont été créés le long du parcours, eux aussi successifs, dont 400 emplois en insertion. Il y a aussi 1 300 emplois pour les sous-traitants et fournisseurs.

Pourquoi un tel décalage numérique entre les emplois promis et ceux créés ?

Il faut comprendre comment fonctionne un chantier : d’abord les terrassiers creusent les trous, et manient les énormes bulldozers. Après viennent les ferrailleurs et les coffreurs-boiseurs qui édifient le béton armé. Puis les techniverriers débarquent pour faire les fenêtres. Les électriciens posent l’électricité. Ensuite, c’est le tour des plombiers, des soliers qui posent les moquettes, etc. À la fin, les finisseurs réparent toutes les imperfections. Ces corps se succèdent et ne sont pas présents en même temps sur place. Ils ne vont pas poser les canalisations en même temps que les moquettes. De plus, le taux de productivité a beaucoup augmenté ces dernières années, avec la mécanisation et la livraison de pièces toutes faites. Je passe souvent observer les chantiers de prolongement de la ligne 14, porte de Clichy, dans le quartier des Batignolles. Vous n’avez jamais plus de quelques dizaines de personnes en même temps.

Prenez le chantier du centre commercial Le Millénaire à Aubervilliers. Il y a eu jusqu’à 600 personnes à un moment sur le chantier. Ils ont formé 10 à 15 jeunes sans qualification. Au total, 20 % des personnes embauchées étaient issues du 93. Ce ne sont pas des milliers d’emplois, alors que 500 000 actifs habitent en Seine-Saint-Denis. Pour le centre commercial Quartz, à Villeneuve-la-Garenne, la mairie était enchantée car elle avait placé 10 coffreurs-boiseurs lors d’une année sur le chantier. À côté de Roissy, le centre commercial Aéroville promettait 2 500 postes pour son exploitation. En réalité, 1 600 emplois ont été créés. Quand ils ont déposé leur projet en 2008, ils tablaient sur 80 millions de passagers à Roissy en 2012, alors qu’ils sont aujourd’hui 62 millions. Ils se sont trompés de 20 millions.

Les modes de calcul et d’estimation des emplois créés ne sont-ils pas à revoir ?

Il existe différentes manières d’apprécier la création d’emplois. En fonction de celle que l’on choisit, on peut artificiellement faire grossir les retombées escomptées. Par exemple, dans le cas de l’aéroport de Roissy, le Val-d’Oise « s’attribue » 101 000 emplois, alors que l’aéroport couvre en réalité trois départements. Ou encore, Air France indique l’ensemble de son effectif au siège social de Roissy, englobant les activités situées à Tremblay mais aussi la part revenant à Orly (un tiers du trafic).

Il y a aussi le problème posé par la notion d’emplois induits, qui est un véritable mensonge. Par effet induit, on entend les retombées liées au fait que les entreprises travaillant sur le site distribuent des rémunérations qui permettent à leurs salariés d’effectuer des dépenses et donc de soutenir une activité économique, elle-même génératrice d’emplois.

Par exemple, pour les 12 200 emplois d’Euro Disney, on prend les salaires versés au personnel, on les rapporte au lieu d’habitat des salariés, et on considère qu’ils réalisent 100 % de leurs dépenses sur leur lieu d’habitation et qu’ils soutiennent le petit commerce, la restauration, etc. Mais c’est idiot. Vous n’achetez pas tout sur votre lieu d’habitat : si vous allez au cinéma à Paris quand vous habitez à Gonesse, ou quand vous partez en vacances, vous dépensez votre argent ailleurs. Cela produit des doubles comptes.
Imaginons un touriste qui passe trois jours en France, dont un à Disney, un autre au Mont-Saint-Michel et un autre aux châteaux de la Loire. À qui attribuer le mérite de ses dépenses avec ce système de comptage ? Elles vont être comptabilisées trois fois. La méthode de mesure est absurde. Si vous additionnez tous les emplois induits annoncés en France, vous obtenez beaucoup plus que le nombre d’emplois réels.

Admettons qu’ EuropaCity ouvre, nous sommes en 2025, je suis touriste, je passe trois jours en France, je vais faire du ski à EuropaCity plutôt que de le passer à Disney. Mais celui-là, on ne le comptera pas en moins des emplois induits de Disney. Quand Disney a ouvert, il a volé des emplois à la tour Eiffel, aux châteaux de la Loire et au Mont-Saint-Michel. Rien ne prouve que ce ne sont pas des déplacements de consommation. Les gens n’ont pas le porte-monnaie élastique. Ce n’est pas parce que l’on augmente l’offre de sortie, que cela va augmenter les dépenses.

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Pour un Grand Paris des habitants

Les 15 équipes pluridisciplinaires d’architectes, urbanistes et chercheurs réunies au sein de « l’Atelier International du Grand Paris » (AIGP) ont travaillé pendant un an sur le thème « Habiter le Grand Paris ».

Sujet de leur réflexion : « L’objectif particulièrement ambitieux de construire 70 000 logements par an en Île-de-France constitue un véritable défi. Où construire ces logements ? Quand ? Comment ? Quoi construire et pour qui ? Que faire pour qu’ »Habiter le Grand Paris » devienne une réalité partagée par tous ? »

Ces travaux ont fait l’objet d’une exposition du 1er au 7 Juillet 2013, dans les locaux du « Cent-quatre » à Paris 19ème.

Parmi ces présentations, signalons le travail original et tout à fait intéressant conduit par l’une de ces équipes rassemblée autour du cabinet d’architecte Christian Devillers et associés, intitulée « Les Urbanistes associés »[1] et présenté dans cette vidéo qui a été projetée lors de l’exposition.

Cette recherche est décrite plus longuement dans le texte de synthèse « Aménager le Grand Paris à partir de ses bassins de vie : « Pôles-réseaux-Territoires » du 30 Mars 2013, qui se trouve sur le site de l’AIGP http://www.ateliergrandparis.fr/aigp/conseil/devillers/UrbanistesAssociesHabiter2013.pdf

Cette démarche consistait à vérifier scientifiquement avec une modélisation informatique les hypothèses suivantes :

  • les liaisons domicile-travail en IDF ont une fonction structurante sur les territoires et il est pertinent d’étudier spécifiquement ce type de flux ;
  • il n’y a pas un seul bassin d’emploi en Ile de France que les habitants traverseraient d’un bout à l’autre de la région d’Ouest en Est ;
  • Les flux domicile-travail s’organisent en réseaux, pôles et territoires qui déterminent des « bassins de vie ».

L’étude a montré qu’il existe plusieurs types de pôles en Île de France :

  • un « soleil » constitué par Paris/ la Défense qui rayonne sur l’ensemble de la région ;
  • des « étoiles » qui ont un rayonnement très large (de type Roissy) ;
  • des « zones intenses » d’attraction plus locales autour de pôles qui déterminent des territoires de bassins de vie (exemple le plus typique : les deux zones emboîtées St Quentin-en-Yvelines/ Versailles).

J’ai participé à ces travaux en toute fin de parcours de recherche, pour apporter des précisions sur les différents niveaux d’emboîtements, clarifier la distinction entre bassins de main d’œuvre / bassins d’emplois (flux centrifuges et centripètes) et identifier ce que j’ai appelé les pôles « hydroponiques » (cf Roissy, intitulés « étoiles » dans l’étude Devillers) avec une aire directe très faible et une aire diffuse gigantesque. L’équipe m’a permis à mon tour de clarifier la notion de « zone intense » qui constitue pour moi le recoupement entre un bassin de main-d’œuvre et un bassin d’emploi et que j’appelais abusivement autrefois « bassin de vie ». On en trouvera une illustration dans mon texte « concepts généraux » avec l’exemple des 3 cartes superposées d’Argenteuil.

Le grand mérite des travaux de l’équipe Devillers est d’avoir démontré scientifiquement et systématisé à l’échelle régionale ce que certains vérifient depuis longtemps dans leur activité d’aménagement et d’urbanisme sur les territoires franciliens (dont J.L. HUSSON et moi-même) : rien n’est moins fluide que l’Ile de France et rien n’est plus segmenté que les liaisons domicile-travail. A ma connaissance, une telle analyse globale et systématique n’avait pas été entreprise depuis les études de J.J. RONZAC sur les « zones de solidarité » de l’IAURIF en 1982. Il serait d’ailleurs extrêmement intéressant de comparer les deux découpages à 30 ans d’écart. Et les études de J.L. HUSSON et moi-même sur les 50 bassins d’emplois de l’Ile de France pour l’ANPE en 1987-1990.

Les travaux tout à fait remarquables de l’équipe Devillers battent en brèche la vision simpliste de Christian Blanc d’un Grand Paris d’un seul tenant dont il suffirait de relier les « pôles d’excellence » par un grand réseau de transports de transit rapide reposant sur une hypothétique « fluidité » de la métropole. Ils plaident au contraire pour une organisation polycentrique de l’Ile de France autour de « zones intenses » d’échanges à l’intérieur de territoires de 100000 à 400000 habitants, qu’il s’agirait de conforter par une meilleure autonomie, en renforçant l’adéquation actifs /emplois et le maillage en transports de desserte fonctionnant en cabotage local. Ce qui permettrait de développer les « transports évités » et de stopper la croissance inéluctable de 300000 nouveaux flux de déplacements/jour chaque année qui posent des problèmes ingérables de modernisation du réseau de transports existant, dont l’accident de Brétigny-sur-orge constitue le dernier avatar.

On ne peut que souhaiter que cette recherche soit poursuivie par des déclinaisons concrètes sur des territoires. Et pourquoi pas une application en Plaine de France ? Une « Plaine de France des habitants », voilà qui aurait du sens, avec le redéploiement de la « zone intense d’Aulnay-sous-bois », fortement sinistrée par la perte d’un de ses principaux fleurons industriels (PSA) et dont il s’agirait de conduire la reconversion à partir des besoins de ses résidants. Et de l’autre, de développer modérément les fonctions métropolitaines aéroportuaires du pôle « étoile » de Roissy, au lieu de tenter vainement d’intensifier un bassin de vie inexistant, et des fonctions urbaines polyvalentes qui ne peuvent qu’accroître l’étalement urbain sans retombées locales significatives.

[1] Outre le cabinet Christian Devillers et associés (dont Marie Evo), citons Robert Spizzchino, Alain Bourdin, Jean-Michel Roux, DTZ…