Paris Métropole : de la pieuvre à la méduse ?

Contribution aux Actes du Forum Front de Gauche :

Métropolisation : les nouveaux enjeux. Le cas de l’Île-de-France

1er février 2013, Paris

par

Jacqueline Lorthiois – Alain Lipietz Mars 2013

Les urbanistes comparent souvent l’agglomération parisienne à une “ pieuvre”. Une image nullement péjorative pour des militants écologistes, grands défenseurs de la préservation des espèces vivantes et de leurs milieux. La zone urbanisée francilienne ressemble en effet à un céphalopode. Paris et la petite couronne dense forment une « tête » centrale, prolongée par des “tentacules” qui s’allongent dans les vallées empruntées ou coupées par de grands axes de communication: vallées de la Seine amont (d’Ivry à Corbeil Essonne) et de la Seine aval (de Conflans-Ste Honorine à Mantes) ; vallée de la Marne (de Nogent à Lagny), l’Oise (de Cergy-Pontoise à Persan) ; l’Essonne (de la Ferté-Allais à Corbeil ), l’Orge (d’Arpajon à Athis-Mons), ou encore les vallées de l’Yvette, de la Bièvre ou du Val d’Yerres…

Entre ces coulées urbaines (on dit aussi « les doigts de gants ») se sont longtemps maintenus de grands espaces de plateaux, de plaines et de coteaux cultivés qui ont constitué autant de respirations et de garde-mangers pour la zone agglomérée. Des « pénétrantes », permettant de faire entrer la nature profondément à l’intérieur de la métropole : plaine de Montesson à 7 km de la Défense, plaine d’Argenteuil à l’arrière d’une agglomération de 130 000 habitants, plateau agricole de Saclay dominant la conurbation de Versailles-St Quentin-en-Yvelines et Massy-Palaiseau, triangle de Gonesse entre les deux aéroports de Roissy et du Bourget, et même, commençant à 4 km au sud du périphérique et jusqu’à Orly, le plateau de Longboyau avec des terres maraichères à Vitry, Villejuif, dans la plaine de Montjean…

Dans les années 1970, les villes nouvelles ont repoussé les limites de l’agglomération parisienne. Elles devaient constituer l’extrémité des tentacules de la pieuvre : en amont seraient maintenues des coupures vertes et en aval seraient préservées de vastes étendues de terres agricoles ou boisées. Exemples : pour Cergy-Pontoise, la plaine de Pierrelaye en amont et le parc naturel du Vexin en aval ; pour Evry, la forêt de Sénart en amont et, en aval, la forêt de Fontainebleau et le Gâtinais, etc…
Malheureusement, nous sommes aujourd’hui bien loin du schéma idéal du « SDAU de la Région de Paris » de 1965 porté par Paul Delouvrier, car les aménageurs ont certes urbanisé les Villes Nouvelles, mais aussi comblé de nombreux espaces de respiration en zone agglomérée. Dans le Val d’Oise par exemple, pendant que Cergy-Pontoise visait 200 000 habitants desservis par une branche du RER A et des zones d’activités et pôles de bureaux en conséquence, on « tartinait » les espaces disponibles de la vallée de Montmorency (de la Patte d’Oie d’Herblay à St Gratien), avec 300 000 habitants dans une vaste zone résidentielle sans transport véritable et sans implantation notoire d’emplois. Scénario identique pour la vallée de l’Orge par rapport à Evry. Résultat : deux zones-dortoirs, records de l’Ile de France, avec 3 à 4 actifs pour 1 emploi. De même, pendant qu’un million de m2 de bureaux s’installait en Villes Nouvelles en vingt ans, le seul quartier de la Défense en accueillait tout autant, venant annuler la volonté affichée de rééquilibrer les emplois tertiaires supérieurs à l’est de la région.
Toutes ces contradictions se sont exacerbées avec le Grand Paris de Nicolas Sarkozy qui, par la promotion de « pôles d’excellence » et d’un système de transports censé les relier ensemble, a validé l’aggravation de toutes les inégalités territoriales. C’est ainsi que la santé de la « pieuvre francilienne » s’en est trouvée très affectée, ce qui n’est pas sans préoccuper les écologistes engagés, soucieux du « ménagement du territoire » et du bien-être animal… Aujourd’hui, notre céphalopode semble atteint de plusieurs pathologies graves qui menacent sa survie et celle de son milieu.

Tout d’abord l’hydrocéphalie : la zone dense a dévoré la plupart des espaces naturels situés à l’intérieur de son périmètre. On peut craindre que, par temps de canicule, le réchauffement climatique transforme ces zones désormais entièrement minéralisées en véritables « fours urbains » (4 degrés de différence entre le cœur de la métropole et la campagne qui l’entoure, au delà de Rambouillet[1]) et aussi en accumulateurs d’air irrespirable, saturé de particules fines que ne pourront guère corriger quelques ZAPA (Zones d’Action Prioritaire pour l’Air)[2]. On peut aussi souligner la contradiction dérisoire des pouvoirs publics, cherchant à valoriser de coûteux interstices de nature en murs végétalisés ou toits-terrasses, tout en sacrifiant de vastes terres agricoles millénaires d’excellente qualité[3]. C’est ainsi que la région ne produit plus que quelques pour-cent de l’alimentation nécessaire à ses 12 millions d’habitants. Comble de paradoxe : l’Ile de France importe la quasi-totalité de ses produits bio, car même là où « l’axe royal » (le cône inconstructible qui s’étend à l’Ouest du château de Versailles) semble bien protéger la vocation agricole de l’espace entre les bras de la pieuvre, c’est la politique agricole (nationale et européenne) qui, privilégiant outrageusement les céréales, condamne le maraîchage en pleine terre dans cette zone qui, avant-guerre encore, approvisionnait Paris en produits frais par tramways.

Ainsi, la tête de notre animal est en train de dévorer son corps…

Ensuite, notre pieuvre est menacée d’obésité, car le Grand Paris de Nicolas Sarkozy a ouvert la boîte de Pandore du gigantisme, laissant accréditer l’idée d’une corrélation entre « grandeur » et performance… que démentent totalement les « régions qui gagnent » de l’Europe Alpine, dont les métropoles, Francfort, Munich ou Stuttgart, ne dépassent pas les deux millions d’habitants[4]. Ce qui a fait surgir pas moins de 650 projets du Grand Paris en zone agglomérée, dans un jeu de concurrence et de gâchis de ressources entre territoires.

Aveuglés par la cupidité, les élus soutiennent la spéculation foncière, exacerbant les appétits bétonneurs de ceux qu’on appelle la « bande des 3 » (Bouygues, Eiffage, Vinci) sans compter les grands fonds de pension et autres organismes financiers (Unibail, Axa, BNP-Paribas…) à l’affût de juteux marchés de PPP (partenariats publics-privés), qui se révèlent à l’expérience de formidables pièges pour les collectivités territoriales. Un seul exemple : le fiasco de l’hôpital Sud francilien porté par Serge Dassault à Corbeil-Essonnes et ses 8 000 malfaçons, dont le loyer annuel dû à Eiffage est passé en 3 ans de 30 000 à 52 000 euros…

Cet accaparement des richesses économiques, des emplois tertiaires supérieurs et des centres de décision par la région-métropole revêt sa forme la plus caricaturale avec l’Opération d’Intérêt National (OIN) du plateau de Saclay, qui devrait siphonner l’ensemble de l’élite des centres de recherche et grandes écoles du territoire français, en un regroupement physique bien démodé à l’ère du tout numérique. Cette sur-concentration fait courir le danger d’une Ile-de-France privant les autres capitales régionales de ses jeunes les plus qualifiés, produisant un remake de « Paris et le désert français » sous des formes différentes. Une carte de la DATAR (Figure 1) montre en 3 ans la reconstitution d’une « couronne de vide » en matière de désindustrialisation et de crise de l’emploi dans un rayon de 400 kms autour de Paris, effaçant des années de timides efforts de décentralisation vers des métropoles dites d’« équilibre » mises à mal par la crise survenue en 2008. Mais un examen de la carte de 2001-2007 montre que le mal vient de plus loin. Dans les dernières années de croissance du modèle libéral-productiviste, la « ceinture des cathédrales » (c’est à dire les villes à plus d’une heure de Paris par le train), sur laquelle la Datar et l’IAURIF avaient jadis tant misé pour désengorger la métropole[5], s’était déjà écroulée.

Notre pieuvre a tellement grossi qu’elle menace la vitalité de ses congénères.

Figure 1 : Évolution de l’emploi salarié privé avant et pendant la crise

A l’intérieur de la région, la pieuvre devenue monstrueuse est en train de dévorer son milieu, menaçant le fragile équilibre “ville / campagne” qui devait fonctionner en symbiose. Ses tentacules ont cessé d’être de dimensions raisonnables pour s’allonger comme le “nez de Pinocchio”, grignotant peu à peu les coupures vertes. L’on voit se dessiner ainsi d’énormes continuums au-delà des villes nouvelles. Ainsi, avec les extensions de « Villages-nature » portée par Disneyland et les urbanisations de Marne-et-Gondoire… l’Est de Marne-La Vallée est en passe de rejoindre Melun, sacrifiant au passage deux magnifiques méandres de la vallée de la Marne… Evry et Sénart (conçues à l’origine comme des Villes Nouvelles distinctes, afin d’éviter justement le développement en tache d’huile !) se jouxtent et enclavent la forêt… A Gonesse, Auchan prévoit de construire un centre de shopping et de loisirs géant intitulé « Europa city »[6]. Au nord de Goussainville, le soi-disant « écoquartier » de Louvres prévoit un accroissement de 15000 habitants sans création d’emplois locaux, formant un nouveau « doigt de gant » en passe de se prolonger au Nord jusqu’à la frontière de l’Oise (30 pastilles d’urbanisation préférentielle de Fontenay-en-Parisis à Marly-la-ville, Fosses, Survilliers), qui couperait la plaine de France en deux par un long ruban. Dans une des plus grandes zones-dortoirs de la Région, en décalage total avec le niveau de qualification des projets du « Grand Roissy »[7], les futurs habitants seront condamnés à encombrer dès l’amont le flot déjà saturé de 600 000 voyageurs/jour du RER D et “faire un enfer” aux usagers chargés plus en aval (Villiers le Bel, Garges les Gonesse, Sarcelles…)

Notre pieuvre consomme son liquide amniotique au risque de s’auto-détruire.

On aurait pu espérer que le Schéma Directeur Régional de l’Ile-de-France, actuellement révisé par une coalition d’élus où les écologistes sont fortement représentés, aurait coûte que coûte tenté de sauvegarder les respirations, coulées vertes et zones agricoles à partir desquelles reconstruire une agriculture bio et de proximité. Cela impliquait la reprise du projet de 1992, la lutte contre la mégapolisation par accord avec les régions du Grand Bassin Parisien, pour reconstituer la « ceinture des cathédrales » : reporter sur le Val de Loire, la Champagne, la Normandie et le Nord-Pas-de-Calais la croissance démographique et les emplois « fléchables »… Eh bien non. Le discours de la « ville dense » et de la protection de la campagne aboutit à densifier tout ce qui restait aéré en petite comme en grande couronne. Et le discours de la ville « intense » ou de la « ville des courtes distances » domicile-travail sert à bombarder tout et n’importe quoi « centre régional », selon la conception du Divin chez Blaise Pascal (un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part).
Exemple : Villejuif, modeste ville populaire à 4 km de Paris, reliée au centre par une demi-ligne de métro déjà saturée (une autre est promise dans 11 à 14 ans), se trouve étiquetée « pôle régional » au même titre que Versailles !

Et le SDRIF 2013 n’y va pas de main morte : là où celui de 2008 posait cinq « pastilles rouges » (zone à fort potentiel d’urbanisation) sur le territoire, le projet actuel en colle 13 !

Prétexte à bétonner tout ce qui respirait encore, non seulement ses dernières terres maraichères mais son parc, son cimetière, un des ses hôpitaux, tout en achevant de détruire ses rares attributs de « centralité ». Les derniers beaux immeubles anciens sont rasés pour construire des résidences, et son unique place, entre la mairie, l’église, la médiathèque et le théâtre, se voit infliger un immeuble en plein milieu : on « remplit les dents creuses ».

Ainsi le SDRIF, en ajoutant des pastilles d’urbanisation à la demande des élus locaux, est en train de combler les espaces préservés entre les tentacules de la pieuvre. Résultat, la région parisienne se transforme en zone d’agglomérats avec quelques résidus urbains vacants, le tout constituant un “amas sans visage”. Car les bétonneurs ont vite fait de prétexter que les terres agricoles d’Ile de France sont polluées, pour les considérer non pas comme une ressource fragile vitale à protéger, mais comme des espaces qui seraient “libres”. D’ailleurs, en laissant en blanc les terres agricoles, les plans d’urbanisme contribuent à leur invisibilité. Les maires bétonneurs du Triangle de Gonesse font même courir le bruit de “lâchers de kérosène” des avions de Roissy et du Bourget qui auraient rendu les terres impropres à l’alimentation. Pourtant, quelques années suffiraient pour dépolluer les sols, mais les minéraliser les tuerait définitivement, car on oublie trop souvent que la terre est vivante. En comblant tous ces espaces de respirations, la pieuvre devient alors un monstre ingouvernable et prend la forme patatoïde d’une méduse géante…

Figure 2 : De la « pieuvre » (à g., zone agglomérée dense IDF) à la « méduse » (à d., Paris-Métropole) interprétées par Hyperbold.

C’est ce qui ressort de la carte du projet de « Métropole parisienne », censé être le périmètre de la gouvernance de la zone agglomérée (la « méduse »), par opposition à la gouvernance de la cohérence ville-campagne, c’est à dire à l’échelle de l’ensemble de la Région Ile-de-France. Significativement, cette gouvernance métropolitaine serait la moins démocratique de toutes les collectivités : le maire de Paris et les présidents des communautés d’agglomération (d’au moins 300 000 habitants), déjà élus au second degré (et même au troisième pour les communautés d’agglomération), se constitueraient en « conseil de métropole », dont le bureau serait donc élu au 4e degré ! Jamais l’Union européenne n’a osé s’éloigner aussi loin des simples citoyens… alors que le Conseil régional est élu au suffrage universel direct.

Ce lien entre le choix de croissance d’une métropole amorphe et d’une gouvernance a-démocratique, où plus personne ne semble plus rien contrôler et où les citoyennes et les citoyens ne savent plus à qui s’adresser, qui il faudrait renverser pour « arrêter ça », n’a rien de fortuit. Car finalement, il n’y aucune autre force que la volonté du « bien-vivre » des résidents d’une métropole[8], pour l’empêcher de virer à la « mégapole », voire à la « mégalopole », à l’agglomérat sans esprit ni plan, ni signification pour quiconque, sauf ceux qui font métier de bétonner.

La méduse est le stade ultime de la pieuvre libérale et productiviste.[9]

[1] http://www.notre-planete.info/terre/climatologie_meteo/ilot_chaleur_urbain_0.php

[2] http://www.airparif.asso.fr/_pdf/publications/bilan-2012-synthese-130327.pdf

[3] J. Lorthiois, « Roissy, le mirage blanc », in Territoires, http://www.cptg.fr

[4] A. Lipietz, « Face à la mégapolisation : la bataille d’Île de France », 1993, (http://lipietz.net/?article573), version augmentée dans Benko G. et Lipietz A., La richesse des régions (PUF, 2000) dont la préface de D. Voynet (http://lipietz.net/?article358) mérite d’être relue pour mesurer le chemin parcouru à rebours…

[5] « Face à la mégapolisation… », cité.

[6] Angela Bolis, Le Monde du 26 Mars 2013 http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/26/europa-city-ou-l-art-de-construire-des-pistes-de-ski-en-banlieue-parisienne_1851319_3244.html

[7] J. Lorthiois, “Roissy, histoire d’une mystification”, in POUR, n° 205-206, Juillet 2010.

[8] Plusieurs collectifs de résistance citoyenne se sont constitués contre l’urbanisation du plateau de Saclay, du Triangle de Gonesse (http://www.cptg.fr), de la plaine Montjean… dont certains regroupés au sein d’une coordination francilienne, la COSTIF, http://costif-gp.blogspot.fr/

[9] Voir A. Lipietz, « La Mégapole, fille du libéralisme et de Sarkozy », L’Humanité, 1er fév. 2013, http://lipietz.net/?article2944

QUELLE POLITIQUE D’EMPLOIS POUR CERGY-PONTOISE ?

QUELLE POLITIQUE D’EMPLOIS POUR CERGY-PONTOISE ?

La question de l’emploi reste la première préoccupation des Français. C’est aussi sur notre territoire l’un des plus gros échecs du président sortant de notre agglomération.

PREMIERE PARTIE

Du “BLING-BLING” au PLOUF…

Au cours de ses précédents mandats, l’essentiel de l’énergie du maire de Cergy en matière de développement économique a été centrée sur des actions de communication. Il fallait que Cergy-Pontoise possède en effet une “IMAGE” de ville dynamique, branchée, afin de capturer dans ses filets des gros poissons censés être attirés par ce qui brille : des grandes entreprises, voire en cas de pêche espérée miraculeuse : des pointures internationales (merveille, un chef d’entreprise asiatique pose sur la photo d’un des derniers bulletins municipaux)…

D’où le slogan tapageur “Energies Ouest” qui laisse quelque peu perplexe. Le premier mot semble vouloir indiquer que Cergy-Pontoise “ça bou-ou-ouge”, comme dans les salles de gym… Et le deuxième terme exprime le secret espoir de récupérer des retombées du pôle économique le plus dense et le plus riche de France à l’ouest parisien, à quelques encablures de là : la Défense. “Energies Ouest” a beau être apposé sur tous les bus et panneaux publicitaires, le slogan (coût de cette opération”communicante” ?) est parfaitement incompréhensible pour l’habitant moyen… Et constitue-t-il l’appât suprême pour les grosses boîtes que la ville est censée capturer ? Rien n’est moins sûr… Les cergyssois “historiques” se souviennent non sans un ricanement d’une publicité antérieure avec renard sur canapé censé représenter l’intelligence (rusée ?) de l’agglomération qui avait fait… un gros plouf. C’était d’ailleurs à la même époque que Renault avait inventé une voiture en forme de poire… qui était restée à moisir chez les concessionnaires.

La folie des grandeurs

Pourquoi cette obsession de la grosse entreprise qui va sauver la mise de l’emploi de Cergy-Pontoise ? On se souvient de l’arrivée fracassante de Spie-Batignolles – à l’époque la grande rivale de Bouygues – qui avait soi-disant apporté dans la corbeille 3000 emplois. Mais en réalité, il s’agissait du regroupement de 5 sites dispersés en Île-de-France… qui représentaient au total 5 000 postes de travail. Donc en réalité, pas de quoi pousser de grands cocoricos ni de justifier le tapis rouge qui avait été déroulé à l’époque à grands renforts de subventions publiques : ce n’était pas 3 000 créations mais leur déplacement, avec la suppression de 2 000 postes au passage au niveau régional. Le résultat immédiat pour les cergyssois a été l’apparition des premiers gros bouchons sur l’autoroute A 15 en début et en fin de journée, car les employés avaient conservé leur logement ailleurs et 3 000 usagers supplémentaires, c’était trop pour nos infrastructures routières et ferroviaires. Et maintenant, c’est un immense espace privé, sur le plus bel endroit de Cergy, où quelques entreprises se battent en duel dans un magnifique parc vide, interdit aux riverains.

On peut aussi se souvenir de l’arrivée triomphale de BP volée sans scrupule à Nanterre, installée dans un superbe immeuble taillé sur mesure puis partie à la cloche de bois après avoir empoché les subventions publiques… Un bâtiment vide devenu ensuite friche industrielle, réhabilité à grands frais après plusieurs années d’abandon pour installer un nouvel hôtel de ville. L’ardoise globale a dû être salée!! Plus loin encore, qui se souvient du géant Gargantua, censé être le clou d’un extraordinaire parc d’”attraction” qui portait le nom magique de MIRAPOLIS… Devenu mirage dans un désert, objet de répulsion quelques semaines après l’ouverture du parc Astérix… On se souvient de l’énorme tête vandalisée qui a dominé de son sourire figé pendant des années les lignes haute tension du plateau désolé de Puiseux, avec quelques restes des stands témoins d’une ancienne splendeur.

DEUXIEME PARTIE

Une fuite en avant dans la grandeur

Les projets actuels du maire sortant de Cergy ne semblent guère tirer les leçons du passé de la politique “bling bling” décrite dans la première partie. En témoigne la perspective de doublement des 3 Fontaines qui nous pend au nez, porté par le fonds de pension britannique Hammerson qui gère maintenant le centre commercial et entend bien améliorer la rentabilité de ses affaires… Et c’est une fuite en avant dans la “grandeur” : les 3 Fontaines se prennent-elles pour les grandes eaux de Versailles ? On prétend que l’extension correspondrait à des besoins qu’il faudrait satisfaire à tout prix, sous peine de voir s’évader des mannes financières d’habitants vers d’autres territoires mieux achalandés… Il vaudrait mieux s’emparer du projet qu’être volé. Mais c’est oublier que tout voleur finit lui-même par être détroussé à son tour.

Là encore, l’histoire nous a montré qu’on ne saurait mettre deux coqs dans une même basse-cour (fermeture brutale de Super-M quelques semaines après l’arrivée d’Auchan..) ou que les moyens financiers de la population locale (le fameux “indice de richesse vive” “de la zone de chalandise”) ne sont pas à la hauteur des apétits des magasins “haut de gamme”… Qu’on se rappelle l’arrivée des grands magasins installés à grands renforts de publicité aux 3 Fontaines qui ont fini par rendre leur tablier : la Samaritaine, puis le BHV… Et plus encore “Habitat” censé être l’enseigne-phare tirant vers le haut le centre commercial Art de Vivre à Eragny… Remplacé par une CAMIF à bout de souffle qui a fermé à son tour. (Est-ce un hasard si Ikéa s’est récemment installé en vallée de Montmorency, avec une population plus nombreuse – 300 000 habitants et plus aisée ???). Tout le monde sait que l’on observe un suréquipement commercial dans le Val d’Oise avec toutes les surfaces dédiées à l’équipement de la maison, à l’habillement, au bricolage… étalées le long de l’axe N14-A15… Et que nos porte-monnaie ne sont pas élastiques. Pas plus que nos estomacs ou que nos penderies ne sont extensibles. Faut-il en remettre une louche au moment où l’on observe une désaffection pour ces usines à vendre, qui s’exprime par un temps de plus en plus court pour faire ses courses : 1h 1/2 autrefois, la moitié aujourd’hui. Et le panier moyen de la ménagère de moins de 50 ans se réduit, faute d’amélioration de notre pouvoir d’achat. Les grandes enseignes avaient déserté Cergy-Pontoise parce que les populations locales étaient d’un niveau trop faible… Croit-on qu’il s’est amélioré ces dernières années avec la politique gouvernementale de gel des salaires et des retraites ?

L’argument “création d’emplois” lié à l’extension des 3 Fontaines est un leurre de plus. Quels emplois, quelle qualité, quelles perspectives de carrière de ce personnel ? Le métier de caissière – pardon, “hôtesse de caisse” est un des plus ingrats qui soit, en tête de liste de ces fameux “travailleurs pauvres”… qui sont d’ailleurs – soit dit en passant – des travailleuses dans 80% des cas. 30 heures maximum, pour rester performante. Donc une paie inférieure au SMIC, pour des conditions de travail particulièrement pénibles ( un espace de travail étroit qui ne dépasse pas le m2… des garde-chiourmes qui surveillent la moindre baisse d’attention… des cadences ultra-rapides, des clients pressés et peu aimables, des horaires de grande amplitude qui obligent des journées à rallonge, une vie hachée, garde d’enfants atypiques, etc…. Pas étonnant que ça ait chauffé dernièrement chez Carrefour, malgré les obstacles mis pour empêcher la grève.

Et à côté de ces 1 000 mal-emplois crées, combien supprimés ? Des emplois sur les marchés forains de Pontoise et de Cergy-Saint-Christophe, des petits commerces de proximité qui n’arrivent plus à boucler leurs charges… Et ces emplois-là sont à temps plein, probablement avec des statuts moins précaires, même si le nombre d’heures est bien entendu supérieur… Pour les clients, quelle valeur ajoutée ? Il y a des années que je boycotte les grandes surfaces, pour bénéficier des services des petits commerces : être connue et bien servie, acheter des produits en vrac sans emballage, se faire livrer les courses sans aucun surcoût… J’ai envie de voir vivre la petite place près de chez moi, d’aller à pied chercher mon pain, mon épicerie, mes journaux et mes médicaments.

Quant aux habitants qui feraient leurs courses sur Paris et qu’il s’agirait de faire revenir, ne faudrait-il pas traiter la cause en fermant le robinet plutôt que d’éponger ?? Les évasions quotidiennes de travailleurs de l’agglomération ont explosé ces dernières années, faute d’une quelconque réflexion sur l’équilibre Habitat-Emploi entre les qualifications des actifs et les postes de travail des entreprises qui s’installent… S’il y avait un taux de travail sur place plus grand, la conciliation serait plus facile entre vie privée, vie familiale et vie de travail. Nos routes, nos RER seraient moins encombrés… Nos poumons aussi. Et nous aurions plus de temps pour profiter des services de notre agglomération. Non seulement fréquenter davantage les galeries des 3 Fontaines, mais aussi les équipements sportifs, les cinémas, les restaus, les parcs et les bois ou les bords de l’Oise… Les clients “évadés” sont d’abord des consommateurs contraints qui ne demanderaient pas mieux que de retrouver leur liberté.

TROISIEME PARTIE : PROPOSITIONS POUR L’AVENIR

Echange gros arbre solitaire contre forêt de boulots

Les emplois, c’est comme les arbres. Une grande entreprise, c’est comme un conifère. C’est grand et ça pousse vite, mais en dessous, le sous-bois se clairseme. Les aiguilles acidifient et appauvrissent le sol qui n’accueille plus ni fleurs, ni taillis. D’accord, ça se voit de loin et l’élu local peut poser devant pour la photo.

Au total, une fois 1000 emplois, ce n’est jamais qu’un gros arbre dans le paysage. Et s’il y a une tempête, l’arbre se déracine et ça fait un grande trouée au sol…
Par contre, si on plante 1000 petites pousses d’un emploi, à terme, ça peut faire une forêt.

Mais ça demande beaucoup plus de travail de terrain, d’identification des besoins des habitants, d’appui à l’installation, d’accompagnement des créateurs : tout un patient travail de fourmi. Et cela suppose aussi des services publics adaptés pour jardiner toute cette vie en promesses : d’où l’idée d’une Maison de l’Emploi et du développement qui puisse fédérer au niveau de l’agglomération de Cergy-Pontoise toutes les institutions existantes pour constituer un lieu propice à l’éclosion des initiatives… Mais c’est lent, c’est chaotique, ça ne se voit pas tout de suite. Une politique de petits pas, à l’inverse des grands pas de géant de feu Mirapolis. Beaucoup plus d’énergie humaine en écoute et en accueil, beaucoup moins de consommation de flux, beaucoup plus de convivialité, beaucoup moins de déplacements polluants, beaucoup moins de fatigue et de temps perdu dans les transports. Et au moins, c’est de la production locale, ces acteurs-là ne s’échapperont pas une fois les subventions empochées et les effets de manche passés.

Ne pas oublier les travailleurs…

Si nous quittons le point de vue des entreprises, pour considérer cette fois l’autre bout de la chaîne, les habitants de Cergy-Pontoise en âge d’activité – ceux qui sont au travail ou qui en recherchent un – la politique mise en œuvre par le maire sortant est également fort contestable. Hélas, il commet la même erreur que bien d’autres : se centrer sur la seule partie émergée de l’iceberg des actifs – les chômeurs- et sur les moyens d’assurer leur insertion. Je suis tout à fait réservée sur une stratégie simpliste qui consiste à demander le plus d’efforts aux plus fragiles. C’est ce que j’ai appelé le « syndrome de Figaro ». On se souvient de la phrase de celui-ci déclarant à son maître : « Aux vertus que l’on exige des domestiques, son excellence connaît-elle beaucoup de maîtres dignes d’être valets ? » Pour parodier cette phrase, aux vertus que l’on exige des chômeurs, des jeunes sans qualification, des femmes seules obligées de retravailler, connaît-on beaucoup d’actifs déjà occupés capables d’atteindre les exigences que l’on réclame à ces demandeurs d’emplois ? Demande–t-on aux personnes en poste de prouver leur « motivation » chaque matin ? D’aller au boulot en chantant ? D’avoir en perspective un « objectif professionnel» clair, décliné en sous-objectifs avec des étapes à franchir ciblées dans le temps ?

Compter sur les seuls chômeurs pour créer leur emploi est à la fois un problème éthique (demander le plus d’effort aux plus faibles) et économique. Quand un demandeur créé son emploi, dans un cas sur 2, il échoue. Dans la moitié des cas restants, il crée seulement son propre poste. Or, c’est au deuxième emploi qu’il y a perspective de développement. Un cas réussi sur 4, pour une énergie considérable… Sans compter les risques de casse humaine grave : les 50% qui se plantent tombent généralement plus bas qu’avant.

Sans vouloir écarter cette stratégie, je préfère privilégier une solution alternative basée sur « un détour productif. » A cette politique cynique qui met les plus fragiles dans les situations les plus exposées, je préfère la méthode , qui constitue un système à double étage. Il s’agit de s’inspirer de l’action d’un personnage de la Bible, le roi Gédéon, dont le royaume était menacé par 3 000 philistins. Il décida de choisir 300 super-guerriers triés sur le volet, à qui il dispensa les meilleurs entraînements et leur offrit les meilleurs chevaux et les armes les plus perfectionnées. Et ces 300 hommes aguerris encadrant les autres battirent les 3 000 philistins.

Il y a parmi les travailleurs occupés de notre agglomération des citoyens qui ont un haut niveau de conscience sociale, un carnet d’adresses, des compétences et une reconnaissance professionnelle. Les innovations sociales naissent de citoyens « insérés » qui tentent de mettre en œuvre des solutions pour leur territoire. C’est ainsi que Raymonde MARCHADOUR (issue des parents d’élèves et de groupes femmes) et son mari René (militant CFDT) soucieux de répondre aux questions d’exclusion, ont créé le Maillon, une association qui s’occupe chaque année de plusieurs centaines de personnes en difficulté (et dont notre maire voudrait maintenant s’attribuer la paternité). C’est ainsi que Patrice et Charo SAUVAGE et moi-même avons créé en 1991 l’association ALICE qui a accompagné 600 chômeurs en 2007. Je crois à l’importance des germes d’initiatives portées par des entrepreneurs issus de la société civile et aux « entreprises collectives » qui peuvent en naître. C’est ce qu’on appelle l’économie solidaire. A la différence du chômeur qui créé son auto-emploi, ces porteurs de projets mieux armés créent des activités plus grosses à la naissance (6 à 7 emplois en moyenne) et qui durent plus longtemps. Elles peuvent tirer par le haut en les embauchant d’autres personnes, moins qualifiées et moins armées sur le plan professionnel. De même, en matière de services à la personne, une association qui embauche des aides à domicile fournit beaucoup plus d’emplois et moins précaires à ses salariés que la personne âgée qui embauche une aide rémunérée par des chèques emploi-service et à sa mort, laisse son employée en rade.

Pour reprendre l’exemple précédent de la forêt, il faut une diversité biologique des types d’activités. Un tissu économique est plus solide, s’il est composé d’entreprises de taille diverses, portées par plusieurs sortes d’entrepreneurs. Et surtout, il faut entretenir ce paysage vivant en veillant à son renouvellement. En travaillant exclusivement sur les deux extrémités de la chaîne, sans veiller à la richesse des situations intermédiaires, on se focalise dans la grande entreprise située l’économie pure et très peu enracinée localement (exemple typique : le fonds de pension britannique qui gère les 3 Fontaines..) et de l’autre, on cantonne les personnes les plus éloignées de l’emploi dans l’aide sociale, sans parvenir à les faire accéder au bout du parcours d’insertion, avec le risque que ces deux mondes ne se rencontrent jamais. Le développement durable, c’est justement l’intersection du social et de l’économie.

L’emploi, c’est d’abord une relation, une rencontre heureuse entre des entrepreneurs et une main-d’œuvre sur un territoire. Les stratégies doivent donc être plurielles, complexes et à long terme. Le contraire d’une politique à courte vue, centrée sur les effets d’image. Une forêt de pousses diversifiées, c’est tellement plus écologique, tellement plus durable.

La politique vert espérance contre la politique « bling-bling », mon choix est fait !

Jacqueline LORTHIOIS

J. LORTHIOIS est socio-économiste, diplômée de Sciences politiques et travaille depuis 40 ans sur les questions d’Emploi, de Travail et d’Insertion. Elle a été notamment conseillère technique au cabinet de Dominique VOYNET (pour monter le programme Emploi/Jeunes qui a créé 35000 postes dans l’environnement, dont 65% d’insertion durable). Elle a ensuite été conseillère technique dans une Délégation interministérielle rattachée à Martine AUBRY, puis Elisabeth GUIGOU, Ministres de l’Emploi. Elle a instruit le programme de développement de l’économie sociale et solidaire de Guy HASCOET, Secrétaire d’Etat à l’Economie Solidaire.

(1) C’est pourquoi je suis fort réservée sur la solution du micro-crédit « ADIE » que veut généraliser M. SIBIEUDE. Cet organisme réclame des cautions solidaires aux personnes de l’environnement du créateur, qui mettent un point d’honneur à rembourser pendant des années en cas d’échec. Alors que les outils financiers solidaires effacent la dette, soucieux de ne pas enfoncer davantage celui qui cesse son activité.

(2) Ce nom a été donné par un spécialiste du développement local Hugues de Varine, avec qui j’ai longtemps travaillé.