Paris Métropole : de la pieuvre à la méduse ?

Contribution aux Actes du Forum Front de Gauche :

Métropolisation : les nouveaux enjeux. Le cas de l’Île-de-France

1er février 2013, Paris

par

Jacqueline Lorthiois – Alain Lipietz Mars 2013

Les urbanistes comparent souvent l’agglomération parisienne à une “ pieuvre”. Une image nullement péjorative pour des militants écologistes, grands défenseurs de la préservation des espèces vivantes et de leurs milieux. La zone urbanisée francilienne ressemble en effet à un céphalopode. Paris et la petite couronne dense forment une « tête » centrale, prolongée par des “tentacules” qui s’allongent dans les vallées empruntées ou coupées par de grands axes de communication: vallées de la Seine amont (d’Ivry à Corbeil Essonne) et de la Seine aval (de Conflans-Ste Honorine à Mantes) ; vallée de la Marne (de Nogent à Lagny), l’Oise (de Cergy-Pontoise à Persan) ; l’Essonne (de la Ferté-Allais à Corbeil ), l’Orge (d’Arpajon à Athis-Mons), ou encore les vallées de l’Yvette, de la Bièvre ou du Val d’Yerres…

Entre ces coulées urbaines (on dit aussi « les doigts de gants ») se sont longtemps maintenus de grands espaces de plateaux, de plaines et de coteaux cultivés qui ont constitué autant de respirations et de garde-mangers pour la zone agglomérée. Des « pénétrantes », permettant de faire entrer la nature profondément à l’intérieur de la métropole : plaine de Montesson à 7 km de la Défense, plaine d’Argenteuil à l’arrière d’une agglomération de 130 000 habitants, plateau agricole de Saclay dominant la conurbation de Versailles-St Quentin-en-Yvelines et Massy-Palaiseau, triangle de Gonesse entre les deux aéroports de Roissy et du Bourget, et même, commençant à 4 km au sud du périphérique et jusqu’à Orly, le plateau de Longboyau avec des terres maraichères à Vitry, Villejuif, dans la plaine de Montjean…

Dans les années 1970, les villes nouvelles ont repoussé les limites de l’agglomération parisienne. Elles devaient constituer l’extrémité des tentacules de la pieuvre : en amont seraient maintenues des coupures vertes et en aval seraient préservées de vastes étendues de terres agricoles ou boisées. Exemples : pour Cergy-Pontoise, la plaine de Pierrelaye en amont et le parc naturel du Vexin en aval ; pour Evry, la forêt de Sénart en amont et, en aval, la forêt de Fontainebleau et le Gâtinais, etc…
Malheureusement, nous sommes aujourd’hui bien loin du schéma idéal du « SDAU de la Région de Paris » de 1965 porté par Paul Delouvrier, car les aménageurs ont certes urbanisé les Villes Nouvelles, mais aussi comblé de nombreux espaces de respiration en zone agglomérée. Dans le Val d’Oise par exemple, pendant que Cergy-Pontoise visait 200 000 habitants desservis par une branche du RER A et des zones d’activités et pôles de bureaux en conséquence, on « tartinait » les espaces disponibles de la vallée de Montmorency (de la Patte d’Oie d’Herblay à St Gratien), avec 300 000 habitants dans une vaste zone résidentielle sans transport véritable et sans implantation notoire d’emplois. Scénario identique pour la vallée de l’Orge par rapport à Evry. Résultat : deux zones-dortoirs, records de l’Ile de France, avec 3 à 4 actifs pour 1 emploi. De même, pendant qu’un million de m2 de bureaux s’installait en Villes Nouvelles en vingt ans, le seul quartier de la Défense en accueillait tout autant, venant annuler la volonté affichée de rééquilibrer les emplois tertiaires supérieurs à l’est de la région.
Toutes ces contradictions se sont exacerbées avec le Grand Paris de Nicolas Sarkozy qui, par la promotion de « pôles d’excellence » et d’un système de transports censé les relier ensemble, a validé l’aggravation de toutes les inégalités territoriales. C’est ainsi que la santé de la « pieuvre francilienne » s’en est trouvée très affectée, ce qui n’est pas sans préoccuper les écologistes engagés, soucieux du « ménagement du territoire » et du bien-être animal… Aujourd’hui, notre céphalopode semble atteint de plusieurs pathologies graves qui menacent sa survie et celle de son milieu.

Tout d’abord l’hydrocéphalie : la zone dense a dévoré la plupart des espaces naturels situés à l’intérieur de son périmètre. On peut craindre que, par temps de canicule, le réchauffement climatique transforme ces zones désormais entièrement minéralisées en véritables « fours urbains » (4 degrés de différence entre le cœur de la métropole et la campagne qui l’entoure, au delà de Rambouillet[1]) et aussi en accumulateurs d’air irrespirable, saturé de particules fines que ne pourront guère corriger quelques ZAPA (Zones d’Action Prioritaire pour l’Air)[2]. On peut aussi souligner la contradiction dérisoire des pouvoirs publics, cherchant à valoriser de coûteux interstices de nature en murs végétalisés ou toits-terrasses, tout en sacrifiant de vastes terres agricoles millénaires d’excellente qualité[3]. C’est ainsi que la région ne produit plus que quelques pour-cent de l’alimentation nécessaire à ses 12 millions d’habitants. Comble de paradoxe : l’Ile de France importe la quasi-totalité de ses produits bio, car même là où « l’axe royal » (le cône inconstructible qui s’étend à l’Ouest du château de Versailles) semble bien protéger la vocation agricole de l’espace entre les bras de la pieuvre, c’est la politique agricole (nationale et européenne) qui, privilégiant outrageusement les céréales, condamne le maraîchage en pleine terre dans cette zone qui, avant-guerre encore, approvisionnait Paris en produits frais par tramways.

Ainsi, la tête de notre animal est en train de dévorer son corps…

Ensuite, notre pieuvre est menacée d’obésité, car le Grand Paris de Nicolas Sarkozy a ouvert la boîte de Pandore du gigantisme, laissant accréditer l’idée d’une corrélation entre « grandeur » et performance… que démentent totalement les « régions qui gagnent » de l’Europe Alpine, dont les métropoles, Francfort, Munich ou Stuttgart, ne dépassent pas les deux millions d’habitants[4]. Ce qui a fait surgir pas moins de 650 projets du Grand Paris en zone agglomérée, dans un jeu de concurrence et de gâchis de ressources entre territoires.

Aveuglés par la cupidité, les élus soutiennent la spéculation foncière, exacerbant les appétits bétonneurs de ceux qu’on appelle la « bande des 3 » (Bouygues, Eiffage, Vinci) sans compter les grands fonds de pension et autres organismes financiers (Unibail, Axa, BNP-Paribas…) à l’affût de juteux marchés de PPP (partenariats publics-privés), qui se révèlent à l’expérience de formidables pièges pour les collectivités territoriales. Un seul exemple : le fiasco de l’hôpital Sud francilien porté par Serge Dassault à Corbeil-Essonnes et ses 8 000 malfaçons, dont le loyer annuel dû à Eiffage est passé en 3 ans de 30 000 à 52 000 euros…

Cet accaparement des richesses économiques, des emplois tertiaires supérieurs et des centres de décision par la région-métropole revêt sa forme la plus caricaturale avec l’Opération d’Intérêt National (OIN) du plateau de Saclay, qui devrait siphonner l’ensemble de l’élite des centres de recherche et grandes écoles du territoire français, en un regroupement physique bien démodé à l’ère du tout numérique. Cette sur-concentration fait courir le danger d’une Ile-de-France privant les autres capitales régionales de ses jeunes les plus qualifiés, produisant un remake de « Paris et le désert français » sous des formes différentes. Une carte de la DATAR (Figure 1) montre en 3 ans la reconstitution d’une « couronne de vide » en matière de désindustrialisation et de crise de l’emploi dans un rayon de 400 kms autour de Paris, effaçant des années de timides efforts de décentralisation vers des métropoles dites d’« équilibre » mises à mal par la crise survenue en 2008. Mais un examen de la carte de 2001-2007 montre que le mal vient de plus loin. Dans les dernières années de croissance du modèle libéral-productiviste, la « ceinture des cathédrales » (c’est à dire les villes à plus d’une heure de Paris par le train), sur laquelle la Datar et l’IAURIF avaient jadis tant misé pour désengorger la métropole[5], s’était déjà écroulée.

Notre pieuvre a tellement grossi qu’elle menace la vitalité de ses congénères.

Figure 1 : Évolution de l’emploi salarié privé avant et pendant la crise

A l’intérieur de la région, la pieuvre devenue monstrueuse est en train de dévorer son milieu, menaçant le fragile équilibre “ville / campagne” qui devait fonctionner en symbiose. Ses tentacules ont cessé d’être de dimensions raisonnables pour s’allonger comme le “nez de Pinocchio”, grignotant peu à peu les coupures vertes. L’on voit se dessiner ainsi d’énormes continuums au-delà des villes nouvelles. Ainsi, avec les extensions de « Villages-nature » portée par Disneyland et les urbanisations de Marne-et-Gondoire… l’Est de Marne-La Vallée est en passe de rejoindre Melun, sacrifiant au passage deux magnifiques méandres de la vallée de la Marne… Evry et Sénart (conçues à l’origine comme des Villes Nouvelles distinctes, afin d’éviter justement le développement en tache d’huile !) se jouxtent et enclavent la forêt… A Gonesse, Auchan prévoit de construire un centre de shopping et de loisirs géant intitulé « Europa city »[6]. Au nord de Goussainville, le soi-disant « écoquartier » de Louvres prévoit un accroissement de 15000 habitants sans création d’emplois locaux, formant un nouveau « doigt de gant » en passe de se prolonger au Nord jusqu’à la frontière de l’Oise (30 pastilles d’urbanisation préférentielle de Fontenay-en-Parisis à Marly-la-ville, Fosses, Survilliers), qui couperait la plaine de France en deux par un long ruban. Dans une des plus grandes zones-dortoirs de la Région, en décalage total avec le niveau de qualification des projets du « Grand Roissy »[7], les futurs habitants seront condamnés à encombrer dès l’amont le flot déjà saturé de 600 000 voyageurs/jour du RER D et “faire un enfer” aux usagers chargés plus en aval (Villiers le Bel, Garges les Gonesse, Sarcelles…)

Notre pieuvre consomme son liquide amniotique au risque de s’auto-détruire.

On aurait pu espérer que le Schéma Directeur Régional de l’Ile-de-France, actuellement révisé par une coalition d’élus où les écologistes sont fortement représentés, aurait coûte que coûte tenté de sauvegarder les respirations, coulées vertes et zones agricoles à partir desquelles reconstruire une agriculture bio et de proximité. Cela impliquait la reprise du projet de 1992, la lutte contre la mégapolisation par accord avec les régions du Grand Bassin Parisien, pour reconstituer la « ceinture des cathédrales » : reporter sur le Val de Loire, la Champagne, la Normandie et le Nord-Pas-de-Calais la croissance démographique et les emplois « fléchables »… Eh bien non. Le discours de la « ville dense » et de la protection de la campagne aboutit à densifier tout ce qui restait aéré en petite comme en grande couronne. Et le discours de la ville « intense » ou de la « ville des courtes distances » domicile-travail sert à bombarder tout et n’importe quoi « centre régional », selon la conception du Divin chez Blaise Pascal (un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part).
Exemple : Villejuif, modeste ville populaire à 4 km de Paris, reliée au centre par une demi-ligne de métro déjà saturée (une autre est promise dans 11 à 14 ans), se trouve étiquetée « pôle régional » au même titre que Versailles !

Et le SDRIF 2013 n’y va pas de main morte : là où celui de 2008 posait cinq « pastilles rouges » (zone à fort potentiel d’urbanisation) sur le territoire, le projet actuel en colle 13 !

Prétexte à bétonner tout ce qui respirait encore, non seulement ses dernières terres maraichères mais son parc, son cimetière, un des ses hôpitaux, tout en achevant de détruire ses rares attributs de « centralité ». Les derniers beaux immeubles anciens sont rasés pour construire des résidences, et son unique place, entre la mairie, l’église, la médiathèque et le théâtre, se voit infliger un immeuble en plein milieu : on « remplit les dents creuses ».

Ainsi le SDRIF, en ajoutant des pastilles d’urbanisation à la demande des élus locaux, est en train de combler les espaces préservés entre les tentacules de la pieuvre. Résultat, la région parisienne se transforme en zone d’agglomérats avec quelques résidus urbains vacants, le tout constituant un “amas sans visage”. Car les bétonneurs ont vite fait de prétexter que les terres agricoles d’Ile de France sont polluées, pour les considérer non pas comme une ressource fragile vitale à protéger, mais comme des espaces qui seraient “libres”. D’ailleurs, en laissant en blanc les terres agricoles, les plans d’urbanisme contribuent à leur invisibilité. Les maires bétonneurs du Triangle de Gonesse font même courir le bruit de “lâchers de kérosène” des avions de Roissy et du Bourget qui auraient rendu les terres impropres à l’alimentation. Pourtant, quelques années suffiraient pour dépolluer les sols, mais les minéraliser les tuerait définitivement, car on oublie trop souvent que la terre est vivante. En comblant tous ces espaces de respirations, la pieuvre devient alors un monstre ingouvernable et prend la forme patatoïde d’une méduse géante…

Figure 2 : De la « pieuvre » (à g., zone agglomérée dense IDF) à la « méduse » (à d., Paris-Métropole) interprétées par Hyperbold.

C’est ce qui ressort de la carte du projet de « Métropole parisienne », censé être le périmètre de la gouvernance de la zone agglomérée (la « méduse »), par opposition à la gouvernance de la cohérence ville-campagne, c’est à dire à l’échelle de l’ensemble de la Région Ile-de-France. Significativement, cette gouvernance métropolitaine serait la moins démocratique de toutes les collectivités : le maire de Paris et les présidents des communautés d’agglomération (d’au moins 300 000 habitants), déjà élus au second degré (et même au troisième pour les communautés d’agglomération), se constitueraient en « conseil de métropole », dont le bureau serait donc élu au 4e degré ! Jamais l’Union européenne n’a osé s’éloigner aussi loin des simples citoyens… alors que le Conseil régional est élu au suffrage universel direct.

Ce lien entre le choix de croissance d’une métropole amorphe et d’une gouvernance a-démocratique, où plus personne ne semble plus rien contrôler et où les citoyennes et les citoyens ne savent plus à qui s’adresser, qui il faudrait renverser pour « arrêter ça », n’a rien de fortuit. Car finalement, il n’y aucune autre force que la volonté du « bien-vivre » des résidents d’une métropole[8], pour l’empêcher de virer à la « mégapole », voire à la « mégalopole », à l’agglomérat sans esprit ni plan, ni signification pour quiconque, sauf ceux qui font métier de bétonner.

La méduse est le stade ultime de la pieuvre libérale et productiviste.[9]

[1] http://www.notre-planete.info/terre/climatologie_meteo/ilot_chaleur_urbain_0.php

[2] http://www.airparif.asso.fr/_pdf/publications/bilan-2012-synthese-130327.pdf

[3] J. Lorthiois, « Roissy, le mirage blanc », in Territoires, http://www.cptg.fr

[4] A. Lipietz, « Face à la mégapolisation : la bataille d’Île de France », 1993, (http://lipietz.net/?article573), version augmentée dans Benko G. et Lipietz A., La richesse des régions (PUF, 2000) dont la préface de D. Voynet (http://lipietz.net/?article358) mérite d’être relue pour mesurer le chemin parcouru à rebours…

[5] « Face à la mégapolisation… », cité.

[6] Angela Bolis, Le Monde du 26 Mars 2013 http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/26/europa-city-ou-l-art-de-construire-des-pistes-de-ski-en-banlieue-parisienne_1851319_3244.html

[7] J. Lorthiois, “Roissy, histoire d’une mystification”, in POUR, n° 205-206, Juillet 2010.

[8] Plusieurs collectifs de résistance citoyenne se sont constitués contre l’urbanisation du plateau de Saclay, du Triangle de Gonesse (http://www.cptg.fr), de la plaine Montjean… dont certains regroupés au sein d’une coordination francilienne, la COSTIF, http://costif-gp.blogspot.fr/

[9] Voir A. Lipietz, « La Mégapole, fille du libéralisme et de Sarkozy », L’Humanité, 1er fév. 2013, http://lipietz.net/?article2944

Mon avis sur le projet de SDRIF 2013

Saluons la publication et le vote du SDRIF de 2013, qui permettra à la Région de disposer bientôt d’un document de planification actualisé qui manquait cruellement, en l’absence de validation du SDRIF de 2008.

Ainsi, la Région peut s’affirmer aux côtés de l’Etat comme acteur incontournable de l’aménagement du territoire francilien.

Réjouissons-nous également de l’intégration d’un 4ème défi (p.42 du Volume Défis/Projet) aux côtés des 3 autres déjà indiqués dans le précédent SDRIF (promouvoir davantage de solidarité, faire face aux mutations de l’environnement, préparer la transition économique, sociale et solidaire) : le défi alimentaire. Ce qui donne une importance accrue à la préservation des terres agricoles et notamment aux espaces ouverts, qui constituent autant de “pénétrantes” situées entre les “doigts de gants” de la zone urbanisée dense, formant de précieux espaces de respiration dans un univers minéral. En effet, on ne peut accepter que l’Île de France, une des régions agricoles les plus riches d’Europe, fournisse à ses habitants moins de 10% de leur production alimentaire. Toutefois, il ne suffit pas d’afficher le défi alimentaire, il faut aussi prévoir les moyens de le mettre en œuvre. Or, constatons que la consommation de terres agricoles est à peine moins élevée que celle de la période précédente : environ 1800 à 1850 ha / an. On continue à artificialiser les sols, à morceler notre ceinture verte et nos espaces ruraux considérés comme des réserves foncières à disposition des citadins, à boucher les trous de la zone dense (plaines de Montesson, d’Argenteuil, de Montjean, triangle de Gonesse) à sacrifier les franges de l’agglomération (plateau de Saclay, plaine de France) et à prolonger les rubans d’urbanisation dans les vallées (Seine-aval au-delà de Mantes ; Seine-amont au Sud d’Evry/ Sénart, vallée de Marne à l’Est d’Euro Disneyland… )

Nous approuvons la volonté politique affirmée dans le SDRIF de protéger nos terres agricoles, mais nous demandons qu’elle se traduise dans les faits par une baisse significative de la destruction de notre patrimoine nourricier régional, non renouvelable, avec diminution progressive de l’étalement urbain sur ces espaces agricoles, jusqu’à une consommation nulle à terme.

I. L’INTEGRATION DE LA LOI « GRAND PARIS » DANS LE SDRIF

Malheureusement, pendant la période de vacance liée à la non validation par le Conseil d’Etat du SDRIF de 2008, le gouvernement Sarkozy a profité de la fragilité politique de la région pour imposer en Juin 2010 sa loi « Grand Paris » qui a introduit un régime d’exception en Ile de France, permettant ainsi la mainmise du pouvoir présidentiel sur la région capitale.

¨ Cette décision bafoue l’organisation d’une gouvernance de plein exercice au niveau régional et le « principe de subsidiarité » cher à l’Europe ; elle introduit une distorsion de traitement au sein des régions françaises.

Cette loi avait pour objectifs affichés :

  1. de “garder son rang à Paris” dans la dizaine de “villes-monde” de la planète ;
  2. de régler la question de la saturation des transports et du retard pris dans l’amélioration des liaisons banlieue-banlieue et la modernisation du réseau existant ;
  3. d’accélérer la production de logements très insuffisante au regard des besoins ;
  4. d’organiser l’urbanisation prioritaire du plateau de Saclay.

    La loi « s’imposant », le SDRIF d’Île de France a dû intégrer ces dispositions de la loi Grand Paris, introduisant des objectifs incompatibles avec les 4 défis cités plus haut.

Car examinons dans l’ordre ces 4 points d’un point de vue écologique.

1/ Permettre à Paris de conserver son rang de “ville-monde”

a / La vision développée dans le Grand Paris qui repose sur une confusion entre « taille » et « performance », entre « croissance » et « développement », semble singulièrement démodée au regard des valeurs du développement durable affichées dans le SDRIF. Et que ridiculise l’hégémonie réelle de la vraie capitale économique de l’Europe continentale, cinq fois plus petite : Francfort !

Dans le document de présentation du SDRIF intitulé « Vision régionale » (p. 52 et suiv.) nous approuvons les valeurs de l’écologie citées : proximité, solidarité, soutenabilité. Des finalités aux antipodes de la démarche Grand Paris qui considère que pour « jouer dans la cour des grands », la « ville-monde » a besoin d’accumuler les populations, les emplois, les activités supérieures et les richesses économiques et financières… Un point de vue repris dans le document «Défis/Projet », pourtant en contradiction avec la « Vision régionale » citée plus haut. Il y est indiqué (p. 36-37) un classement de l’IDF qui donne le tournis :

– 2ème métropole dans le monde pour l’accueil de sièges d’organisations internationales ;

– 1ère région européenne en termes de recherche et développement ;

– 1ère destination touristique mondiale, 3ème ville de congrès au monde…

Et plus loin (Volume Défis/Projet, p. 39)

– Paris avec plus de 50 millions de m2 de bureaux se place loin devant Londres et New York (33 et 34 millions de m2) !

¨ Faut-il poursuivre cette course au « toujours plus » de compétitivité, de concentration et d’accaparement de richesses, dans un modèle productiviste en décalage complet avec la nécessaire sobriété imposée par les défis écologiques ? Comment les objectifs d’urbanisation issus du Grand Paris peuvent-ils respecter le défi n°2 « anticiper les mutations environnementales » affirmé dans le SDRIF (Volume Défis/Projet, p. 30-31) ?

b/ Sur la densification

Les coupures vertes prévues en amont et en aval des Villes Nouvelles (afin justement de ne pas prolonger l’urbanisation en « doigts de gants ») dans le schéma de Delouvrier ont été largement dévorées :

– on veut urbaniser la plaine de Pierrelaye polluée par les champs d’épandage de la ville de Paris, créant un continuum entre la vallée de Montmorency et Cergy-Pontoise ;

– entre Marne-la-Vallée et Meaux, l’extension de Disneyland/Villages-Nature menace de créer un ruban urbanisé continu à l’Est, sacrifiant au passage deux magnifiques méandres de la Marne (Marne-et-Gondoire);

– Evry et Sénart forment désormais un quasi continuum, artificialisant des espaces naturels, alors qu’il s’agissait de deux entités distinctes séparées par la forêt ;

– la vallée de l’Orge accueille de nombreux logements, alors qu’il s’agit d’une des plus grandes « zones-dortoirs » d’Ile de France et qu’on devrait y privilégier les activités ;

– les 1 000 ha du Triangle de Gonesse au Sud de Roissy souffrent d’un mitage progressif (zone logistique des Tulipes) et 700 ha d’excellentes terres agricoles sont menacées par le complexe « EuropaCity » qui devrait générer des flux de visiteurs dans une zone à risques en limite de l’aéroport… sans compter un golf de 90 ha à Roissy, dans le périmètre d’un PRIF. Alors qu’il faudrait maintenir des espaces cultivés pour préserver la qualité de l’air dans la zone la plus polluée d’IDF après le Boulevard périphérique.

– au Nord, la plaine de France est menacée par un continuum allant de Goussainville à la frontière de l’Oise, au prétexte d’un « éco quartier » d’habitat sans emplois à Louvres, risquant de générer des dizaines de milliers de flux domicile-travail en début de ligne D du RER saturée ; sans compter une débauche de zones commerciales et de transport-logistique au Nord.

– la pérennité des plaines Montjean, de Montesson, d’Argenteuil n’est pas assurée (elles ne bénéficient pas d’un « front urbain ») ; l’équilibre économique de l’agriculture de plateau de Saclay est menacé avec la disparition de plus de 15% de ses terres agricoles ;

– un centre d’entraînement du PSG est prévu sur les terres du plateau des Alluets ;

-les berges de la Seine sacrifiées pour la plate-forme multimodale d’Achères ;

etc, etc.

¨ N’y a –t-il pas une contradiction entre la volonté affichée de préserver les terres agricoles ( qui sont passées désormais en dessous du seuil fatidique de 50% du territoire régional) et la relance de l’urbanisation qui risque de combler tous les espaces libres de la zone dense ? Transformant ce qu’on appelle « la pieuvre » (une tête centrale d’urbanisation dense prolongée par des tentacules qui s’allongent le long des vallées et des axes de communication) en méduse géante [1]… Que devient dans ces conditions l’objectif « facteur 4 » (réduction par 4 des émissions de gaz à effet de serre) à l’horizon 2050 (Volume Défis/Projet, p. 30-31) ?

¨ Les bois et les forêts de la région doivent être sanctuarisés. Leur participation à la lutte contre les GES, mais aussi leur rôle dans l’accueil du public impose une protection renforcée et une gestion adaptée à la conservation de la biodiversité faunistique et floristique. Les continuités écologiques reliant les surfaces cultivées et les forêts doivent être préservées et améliorées pour permettent les déplacements et la reproduction des animaux (cf cervidés) pénalisés par des infrastructures infranchissables.

c/ Sur un plan général

Constatons une concentration record sur l’IDF, cumulant sur 2% du territoire français :

20% de la population
21% des actifs
23% des emplois
29% du PIB
37% des cadres et des chefs d’entreprises
37% de la recherche publique et 40% des dépenses de recherche et de développement
45% des actifs des industries créatives,
84,5% des cadres des emplois de « conception-recherche », etc.
¨ Questions : la région-capitale a-t-elle besoin d’un supplément de “grandeur”?

A-t-elle besoin d’un “plus être” ou d’un “mieux-être” ? Faut-il accepter comme une fatalité qu’en 2030, d’après des projections régionales de l’INSEE [2], il n’y aurait plus que la population de la région capitale qui conserverait un âge moyen inférieur à 40 ans, grâce à sa fécondité, mais aussi à son profil migratoire particulier (accueil d’étudiants et de jeunes actifs, départ de familles avec enfants et de retraités). Tandis que dans un rayon de plus de 400 kms autour de Paris, huit régions connaîtraient un vieillissement notable de leur population : dès à présent la Champagne-Ardenne accuse un déclin démographique et la Lorraine est menacée de stagnation, bientôt rejointes par la Bourgogne et l’Auvergne en 2015, puis le Nord-Pas-de-Calais et la Normandie en 2020-2025, suivis par la Picardie.

2/ Régler la question de la saturation des transports et du retard dans l’amélioration des liaisons banlieue-banlieue et la modernisation du réseau existant

Heureusement, le projet initial du « Grand Paris-express » de Christian Blanc a été fortement modifié lors de la négociation Etat-Région. Soulignons le passage d’un réseau de transit rapide reliant des pôles d’excellence économique entre eux à une fonction de desserte de territoires d’habitat et d’emplois. Le nouveau « plan unique et cohérent » présenté par le Premier Ministre le 6 Mars 2013 tend vers un meilleur équilibre entre la création d’infrastructures nouvelles (200 kms de lignes de métro, 72 nouvelles gares, un volume d’investissements de 26,7 millards €) et l’amélioration des lignes existantes. Ce dernier volet représente 6 milliards d’investissements et correspond en bonne partie au « Plan de Mobilisation » de la région (prolongement de la ligne 11 à l’Est ; extension du RER E à l’Ouest, schémas directeurs pour les RER A, B, C et D ; création de tangentielles, nouvelles lignes de tramway et de tram trains. )

La commission Transports EELV-Ile de France avait déploré en 2012 un coût total de ces infrastructures très sous-estimé, n’intégrant pas les voies existantes et l’entretien du matériel. Le rapport Auzannet en 2012 est venu confirmer ces craintes. Le « Nouveau Grand Paris » présenté par J.M. Ayrault a proposé un échelonnement des réalisations (de 2025 à 2030) plus plausible et donc un étalement des dépenses. Cependant le bouclage financier est encore loin d’être assuré.

¨ Principales observations :

– Les tracés desservent plutôt la proche banlieue ou la moyenne couronne que la grande couronne : les anciennes villes nouvelles sont exclues du Grand-Paris-Express, notamment Cergy-Pontoise et Sénart. Des investissements devront y être réalisés, tant à l’intérieur des villes et agglos (amélioration des bus existants, équipement si nécessaire en BHNS et en trams dans les pôles urbains les plus importants comme Cergy-Pontoise ou St Quentin-en-Yvelines) qu’en liaisons d’interconnexion entre elles (cf. ligne ferroviaire Tangentielle Ouest Cergy/St Quentin ). Citons également la non-prise en compte de l’agglomération d’Argenteuil (130.000 habitants), 4ème ville d’IDF qui heureusement va bénéficier de la tangentielle Nord.

– Certains axes semblent peu utiles, desservant des zones-dortoirs entre elles (ligne 16 tronçon Clichy-Montfermeil / Sevran) ou des pôles d’emplois entre eux (ligne 17 le Bourget / Roissy). Notons aussi des flux modestes ne justifiant pas des modes de transports lourds (5000 personnes/jour la ligne Versailles/ Massy, alors qu’un métro en réclame 40 000 ) voire une gare en plein champ (Triangle de Gonesse) dans une zone inconstructible (Plan d’Exposition au bruit de l’aéroport de Roissy) qui représente un surcoût de 600 millions d’euros de fonds publics pour desservir un projet d’investissement privé (Europa city).

– Les modes « actifs » de mobilité (en particulier le vélo) occupent très peu de place dans les documents du SDRIF. Or la Région devrait jouer un rôle-clé pour structurer les initiatives locales et rendre des parcours à vélo plus lisibles, plus sûrs et donc plus praticables.

Enfin, et c’est la question la plus importante : ces efforts considérables vont-ils se révéler suffisants ? Ne risque-t-on pas en améliorant l’offre de logements et de transports, de faire grossir l’IDF et d’augmenter massivement la demande? Faut-il réparer un système à bout de souffle ou changer de système ?

– à l’échelle nationale : décentralisation vers des métropoles d’autres régions et notamment le Bassin Parisien ;

– à l’intérieur de l’IDF : relocalisation de l’emploi près de l’habitat, développement du polycentrisme en grande banlieue avec un maillage interne permettant la réduction des besoins de transports de proximité à la source, création de nouvelles offres, transformation des modes d’habiter [3] (habitat coopératif, participatif), de travailler (télétravail), de se déplacer ( transports doux), etc…

La loi Grand Paris a fixé un objectif très ambitieux de 70.000 logements par an. L’IAU avait estimé que pour les besoins propres de l’IDF, il suffisait de 60.000 logements / an. Le “plus 10.000” est lié à une volonté du gouvernement Sarkozy d’un accroissement démographique sans précédent de l’IDF, au nom d’un triomphalisme transformant la métropole en « mégalopole » (A. Lipietz). Reconduire cette volonté hégémonique n’est pas sans conséquences : la concentration des fonctions supérieures sur l’agglomération parisienne siphonne la population jeune qualifiée de toutes les régions françaises. De 2001 à 2006, la région a gagné près de 110.000 jeunes de 18 à 29 ans, dont 1/3 d’étudiants et 22.000 en provenance de l’étranger. 44% de ces «entrants » ont un diplôme de 2ème ou 3ème cycle universitaire [3].

En échange de ces “gares” miraculeuses fléchées pour devenir les nouvelles polarités du territoire, on demande aux villes d’accueil d’opérer un effort massif de logements, en densifiant prioritairement autour des gares. C’est ainsi que la loi Grand Paris a décliné les objectifs régionaux en fixant pour chaque commune des « Territorialisations de l’Offre de Logements » (TOL), liées au futur réseau express. Toutefois, les collectivités et associations locales expriment des réticences à construire en anticipant l’arrivée des transports, alors que certaines mises en service sont programmées à l’horizon 2025-2030.

Mais bien des interrogations demeurent :

  • Le SDRIF table sur une relance de l’économie avec une hypothèse de croissance de +2,5% par an qui paraît hors de portée, non seulement à court terme, mais sur la longue durée. De nombreux experts (pas seulement écologistes !) ne croient pas à une « crise passagère » suivie d’un redémarrage de la croissance, même faible.
  • les objectifs logements / emplois sont inatteignables.

De plus, sont-ils souhaitables ? Ces objectifs purement quantitatifs cachent des inégalités qui s’accroissent. Ils ne tiennent pas compte des évolutions récentes.

  • Sur le Logement, on enregistre un fort ralentissement de la construction [4] au cours de la dernière décennie, avec une moyenne de 37000 logements mis en chantier / an de 2000 à 2009, malgré une reprise en 2010-2012 (45000) on est loin de l’objectif retenu. Par ailleurs, en l’absence d’une réelle solidarité territoriale, les risques de ghettoïsation accrue apparaissent fort élevés : le parc de logements sociaux demeure très inégalement réparti, avec moins de 200 communes (sur 1300) qui concentrent 90% du total [3].
  • Sur l’emploi : il est indiqué l’objectif irréalisable de 28 000 emplois par an (Défis, projet p.40). On ne voit pas comment, alors qu’on n’a enregistré que 25 000 postes/ an au cours des 20 dernières années, en période de croissance significative, on pourrait accélérer ces créations en période de récession. Affirmer être « volontariste » relève de la méthode Coué. Une simple reconduction du rythme précédent de 25000 postes annuels (déjà ambitieux) avec une hausse de 900 000 habitants dont la moitié d’actifs, signifierait de valider d’ici 2030 un déficit supplémentaire de

200 000 emplois en IDF.

Soulignons que la concentration des activités est très élevée dans notre région, avec 30 communes qui cumulent la moitié des postes de travail. De plus, la reprise d’une croissance de l’emploi en 2012 de + 0,5% cache des disparités fortes entre activités, avec une baisse de 0,6% dans l’industrie (perte de 33 700 postes depuis 2008) une hausse de 0,4% dans les services marchands (+ 13500 postes en un an) et de + 3% dans la construction. C’est l’intérim qui enregistre le plus fort déclin (-9,1%, perte de 8600 postes). Au total, on observe une pénalisation grandissante des actifs les plus fragiles et les moins qualifiés.

– En matière de transports, ceux-ci doivent-ils être au service des besoins des populations, ou financer les investissements immobiliers ? Les gares qui sont des lieux de transit, par nature centrifuges, peuvent-ils se transformer impunément en « lieux de vie » centripètes, au risque de pénaliser les « cœurs de ville » actuels ?

3/ organiser l’urbanisation prioritaire du plateau de Saclay

Dans le concours international d’architecture et d”urbanisme lancé par l’Etat en 2005, les objectifs annoncés étaient très ambitieux : ville en réseau branchée sur les pôles de recherche mondiaux, création d’innovations scientifiques et techniques porteuses de richesses et d’emplois de toutes qualifications, systèmes de constructions et de transports économes en énergie sans émanation de gaz à effet de serre, habitats favorisant les mixités sociales et fonctionnelles, mode de vie / mode de ville 24/24 attractifs pour tous les âges et catégories sociales, transports innovants pour circuler à toutes les échelles, urbanisme préservant les terres agricoles et les possibilités de productions maraîchères…

Pour mener à bien un tel projet de développement sur cet espace essentiellement agricole, l’Etat a engagé des moyens techniques et financiers considérables :

  • mise en place de 3 pôles de compétitivité (Systématic, Médicen et Movéo) ;
  • plan Campus ;
  • création d’une Opération d’Intérêt National (OIN) dirigée par un Etablissement Public d’Aménagement.

Depuis, les intentions louables du projet initial ont été largement revues à la baisse pour plusieurs raisons :

  • l’opposition des associations locales d’environnement et du cadre de vie qui ont obtenu la sanctuarisation de 2300 ha de terres agricoles (sur 2700) ;
  • la résistance des collectifs de chercheurs ;
  • les communes de départ des grandes écoles et laboratoires (Clamart, Antony, Chatenay-Malabry, Plaisir-Grignon) sont réticentes à voir partir leurs établissements et fermer les résidences universitaires attenantes ;
  • la crise économique et la révision à la baisse des financements publics, le désengagement de l’état et le remplacement par des spéculations immobilières des grands groupes et des PPP ;
  • le retard dans la programmation et le financement du Grand-Paris-Express.

L’objectif du projet actuel reste de favoriser l’émergence d’un pôle d’innovation de haut niveau scientifique, un “cluster de la connaissance” devant créer une « synergie des Savoirs » avec l’ensemble des grandes écoles, de deux universités, des laboratoires de recherche et d’entreprises privées, rassemblés sur un même espace.

Mais, pour que ce dispositif d’exception puisse fonctionner, il s’agirait d’implanter une “nouvelle ville” artificielle de 50.000 habitants (en rupture avec le concept considéré dépassé de “Ville nouvelle”) pour donner envie aux étudiants, chercheurs et à leurs familles de demeurer sur place, en y trouvant des “fonctions désirantes” d’habitat, d’activités, de loisirs, d’équipements et d’espaces publics attractifs (rues, places, jardins…) Les nouveaux quartiers devant permettre de créer des lieux d’accélération “d’intensité urbaine” (grands projets), mais également des espaces de repli pour la tranquillité, de rapport à la nature, de convivialité et d’éducation à l’environnement, des espaces d’expérimentation innovants en rupture avec les offres habituelles ( habitat, transports, mixité agro-urbaine).

Aujourd’hui, dans un climat d’opposition citoyenne grandissante, les pouvoirs publics ont entamé les premières tranches de travaux sur les terrains appartenant à l’état (Défense, Education Nationale…), démarré les déménagements des grandes écoles, sans l’accompagnement indispensable de projets d’habitat pour relocaliser les actifs, d’espaces publics et d’équipements permettant les conditions d’une véritable “urbanité”. Et surtout sans véritable consultation démocratique.

Principales observations :

¨ Ce projet séduisant en théorie est sorti du rêve technocratique de politiques et d’urbanistes qui ont pensé un projet totalement “hors sol” sans aucune concertation avec les habitants du territoire et les travailleurs concernés.

L’urbanisation de plateau de Saclay repose sur un objectif démodé de “proximité physique” entre laboratoires de recherche et grandes écoles pour pouvoir produire davantage d’innovation-recherche. La « Silicon Valley » censée servir de modèle outre-Atlantique s’étire sur 120 kms et ne présente pas du tout la même configuration. Alors que certains laboratoires de l’université d’Orsay peinent à trouver un million d’euros pour boucler leur budget, chaque déménagement (cf. départ de l’Ecole Centrale de Chatenay-Malabry ) coûte environ 200 millions d’euros. Une première vague d’implantation dans les années 55–75 (CEA, Fac d’Orsay,

Polytechnique, HEC…) sur le plateau de Saclay s’est révélée peu concluante en matière de fédération de projets inter-structures. Le travail en réseau et la dématérialisation rendent encore moins nécessaire aujourd’hui de rapprocher physiquement les établissements [5]. Par ailleurs, constatons que les populations de chercheurs qui travaillent sur ce territoire ont très minoritairement choisi de se loger à proximité (vallées de l’Yvette et de la Bièvre). On risque donc de dépenser des sommes considérables pour une greffe urbaine qui ne prenne pas. D’autre part, rien ne garantit que les fonctions manquantes (services, commerces, loisirs…) viendront s’agréger à ce campus pour le transformer en véritable “ville”, avec une attractivité suffisante pour fixer sur le site les étudiants et chercheurs. Et permettre de rompre la progression des flux habitat / travail entre la capitale et le plateau. Compte tenu de l’atonie de la demande, les infrastructures semblent surdimensionnées et de plus sacrifient d’excellentes terres agricoles qui peuvent contribuer à relever le défi alimentaire IDF.

II. UNE GOUVERNANCE ÉMIETTÉE

Pour répondre aux besoins de croissance de la ville-monde, la loi du Grand Paris a institué des outils d’aménagement nouveaux, les Contrats de Développement Territorial, mis en place par l’Etat, négociés directement avec les territoires locaux. Les CDT mettent en œuvre le développement économique, urbain et social des sites stratégiques (desservis par le réseau de transport public du Grand Paris Express). Ils définissent et planifient le nombre de logements (dont sociaux) à construire, les grandes infrastructures de transports, l’emplacement des gares et le calendrier des opérations. Ils sont soumis à évaluation environnementale. Actuellement, 22 CDT sont en cours d’élaboration. Treize territoires ont signé des accords-cadres et 4 ont validé leur contrat (mais ne l’ont pas encore soumis à l’enquête publique !).

Les CDT ont été conçus pour mettre en application la loi Grand Paris et non le projet régional. D’où des difficultés de mise en œuvre : l’addition des objectifs locaux ne garantit pas un «intérêt régional » global : ils sont davantage juxtaposés que mis en cohérence, quand ils ne sont pas concurrents entre eux. De plus, les CDT rajoutent une couche au «mille-feuilles administratif », car si certains se superposent à des intercommunalités, d’autres en englobent plusieurs, ou n’en couvrent qu’une partie, chevauchent des départements… (Voir le cas caricatural de « Campus Science et Santé » qui ne correspond à aucune institution de la République…) Le tout dans un enchevêtrement peu lisible.

A titre d’exemple, le « Grand Roissy » – qui a pour velléité de regrouper les communes concernées par le développement de l’aéroport – englobe un territoire de 22 communes dans 5 intercommunalités. Il comprend 3 CDT d’un périmètre différent, séparés par la frontière départementale 93/95 [6], sans compter un quatrième CDT en émergence sur quelques communes de Seine-et-Marne. Il exclut au Nord-est une vaste aire de recrutement de plusieurs centaines de communes qui s’étend sur la moitié de l’Oise et une partie de l’Aisne [7].

Quelques réflexions

¨ On peut se demander si l’on n’a pas intégré un cheval de Troie politique dans un outil technique. Les CDT sont censés introduire un « plus » de simplification administrative et accélérer les procédures. Toutefois il ne s’agit pas d’un dispositif d’Etat ordinaire, mais bien d’une exception francilienne! En réalité, l’ancien gouvernement souhaitait la reprise en main du développement de la région–capitale, au motif d’aménagement du territoire. Le problème d’une loi, c’est qu’elle s’impose. Nous saluons l’effort du SDRIF de remettre dans le jeu le niveau régional, en insérant les CDT dans le Schéma Directeur. Mais intégrer les dispositions de la loi « Grand Paris » dans le SDRIF, rend “légal”… un régime d’exception. Avec toutes les conséquences !

¨ Le Grand Paris a ouvert la boîte de Pandore d’une pléthore de projets (650) dont la totalité n’est pas financée, ni même finançable ! A court terme, les territoires qui bénéficient d’un surcroît de pouvoir peuvent s’illusionner sur une meilleure gouvernance. A long terme, le système n’apparaît pas viable : il met les territoires en situation de concurrence et non de coopération, dans une débauche de grands projets inutiles (grands stades, centres commerciaux ou de loisirs géants, pôles logistiques surdimensionnés, multiples centres d’affaires…) Avec une aggravation de toutes les inégalités territoriales, arrosant là où il pleut déjà [8], faisant grossir les gros et maigrir les maigres. Malgré un rééquilibrage vers des banlieues populaires (St Denis, Gennevilliers, Ivry-Vitry, Montreuil), le développement urbain de la métropole s’effectue essentiellement sur des pôles d’excellence qui cumulent les richesses (La Défense, Roissy, Boulogne, plateau de Saclay, Orly…) Les 5 millions d’habitants de la grande banlieue sont oubliés et assignés à résidence et aux déplacements lointains.

¨ Le déséquilibre Sud-Ouest/ Nord-Est s’accentue. Les CDT se localisent pour l’essentiel en proche couronne, dans le 92 (Boucle Seine-Nord, Défense Ouest, Seine Défense, GPSO… ) et au Sud (Vallée Scientifique de la Bièvre, Paris-Saclay, Sud du plateau, Grand Orly ). Ce qui représente une recentralisation sur la zone agglomérée dense et les pôles de tertiaire supérieur, en rupture par rapport aux SDRIF de 2008 et surtout 1994. Effaçant de timides tentatives de desserrement de Paris-petite couronne et l’innovation des Villes Nouvelles. Le CDT Défense-Ouest prévoit 40.000 emplois nouveaux, avec la construction de 150.000 m2 d’immobilier d’entreprises en démolition-construction et extension, sans compter 300.000 m2 de constructions neuves. De 1990 à 2009, la commune qui a connu la plus forte hausse démographique est… Courbevoie, alors que précédemment (1975-1990) les 5 villes nouvelles avaient accueilli la moitié de la croissance de l’IDF ! [9]

¨ Ces CDT sont mis en œuvre par des Opérations d’Intérêt National (OIN), des Etablissements Publics d’Aménagement (EPA), qui devraient défendre –compte tenu de leur intitulé – les premiers ‘”l’intérêt national” et les deuxièmes “l’intérêt public“. Mais l’intérêt national est-il de concentrer 20% de la population sur 2% du territoire ? Et comment les EPA défendraient l’intérêt public, puisqu’ils sont “pompiers-pyromanes”, financés par la spéculation immobilière ? L’EPA Plaine de France est aménageur d’Europa city, ce projet contribue à lui donner ses moyens de fonctionner… Donc oubliant la neutralité du service public, il met sur son site une pétition pour défendre un investissement privé de 1,7 milliard porté par Auchan !! Et après, on déguise ce projet qui apporte beaucoup de nuisances et peu de retombées au territoire local en intérêt général majeur, AU NOM DE L’EMPLOI… Alors que nous sommes en mesure d’apporter des dizaines d’arguments pour prouver que ces chiffres sont largement surestimés et qu’à l’inverse les coûts sociaux, environnementaux et même économiques sont fortement minorés.

III. LE SDRIF DEVRAIT CONSTITUER UN VERITABLE OUTIL DE PROSPECTIVE

1/ Les objectifs affichés

« L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare » déclarait Maurice Blondel. Idée judicieuse reprise dans le document (Volume Défis/Projet, p. 51). Toutefois, on peut déplorer que cette démarche prospective n’aille pas jusqu’au bout de la logique. En cette période de grande incertitude, dans un « tournant sans visibilité », il est affirmé dans le document des objectifs très ambitieux de type « 30 glorieuses » (+2,5% de croissance annuelle, +70000 logements et + 28000 emplois par an…) etc.

2/ La réalité récente

Les chiffres de la période 2008-2012 révèlent une situation fort éloignée des objectifs escomptés.

En matière de logements, certes on enregistre une accélération du rythme de construction par rapport à la décennie précédente, mais qui reste bien en dessous des objectifs du SDRIF. Mais on observe également que, depuis le début de l’année 2011, les ventes de logements neufs ont diminué en IDF. La profession BTP fait observer que la réduction des avantages fiscaux du dispositif Scellier en 2012 et un contexte économique incertain expliquent ce repli [10].

En matière d’emploi, constatons qu’en 2012 l’emploi salarié (hors agriculture) a progressé de 20.000 postes, ce qui a permis à l’activité francilienne de revenir à son niveau de 2008, soit une croissance zéro pendant 4 ans !

3/Les risques

* au niveau national

Deux cartes de la DATAR (en annexe) intitulées « les trajectoire départementales d’évolution de l’emploi 2001 à 2010 » montrent que jusqu’en 2007 inclus, en période de croissance même faible, l’augmentation des emplois dans l’agglomération parisienne s’est accompagnée d’une certaine redistribution dans les autres régions, notamment périphériques (Grand Sud et Grand Ouest en rouge). Par contre, au cours de la période de récession des 3 années suivantes (2008-2010 inclus), l’IDF siphonne toute la croissance dans un rayon de 450 kms et les régions limitrophes enregistrent une baisse de l’emploi sans précédent (en vert, toute la France au Nord de Lyon, sauf la Bretagne et en particulier en vert foncé : la Champagne-Ardenne, la Lorraine, la Bourgogne, le Centre, la Normandie… jusqu’au Jura). Une baisse amorcée avant même le tournant de 2008.

¨ Constat sans appel : quand la croissance est très faible, seuls les zones les mieux dotées en profitent ; quelques îlots de prospérité se maintiennent, dans un océan de récession. A supposer que cette période de morosité se prolonge, voire s’installe, ceci signifierait une hausse massive des inégalités spatiales. Ce qui plaide en faveur d’une réduction de la croissance de l’IDF. Maintenir des objectifs ambitieux pour la région-capitale dans un contexte aussi dégradé aboutit à aggraver les inégalités pour l’ensemble du territoire national (aucune région ne reste en « rouge vif ») et un retour à une nouvelle forme de « Paris et le désert français », effaçant les efforts de 20 années de timide politique de décentralisation et de «métropoles d’équilibre ».

¨ Ceci va également à l’encontre de la loi Décentralisation-acte III actuellement en cours de discussion.

* En IDF

Face à un ralentissement de l’emploi et de la construction de logements, qui se traduira fatalement par une révision de la programmation en matière de transports, le grand danger serait que les territoires locaux désignés par des pastilles d’urbanisation préférentielles continuent à urbaniser coûte que coûte, comme le permettent les objectifs des CDT et le document de programmation du SDRIF. Nous aurions ainsi le développement d’une seule fonction urbaine – l’habitat -, sans avoir les emplois, les transports et les services correspondants, ce qui aboutirait à la constitution de nouvelles « cités-dortoirs » avec son cortège de déplacements de population fuyant via les gares, d’explosion de la demande de transports, entraînant de nouvelles fractures territoriales.

D’ou les propositions suivantes :

¨Instaurer une véritable démarche de prospective, justifiée par la période incertaine que nous traversons, en établissant plusieurs scénarios, déclinés en objectifs catégoriels. Ce qui permettrait en cas de ralentissement fort et durable, d’opter pour un scénario de repli se traduisant par des objectifs moins ambitieux, notamment en matière de croissance démographique. Maintenir des objectifs irréalistes en cas de crise durable casserait toute politique d’aménagement du territoire en IDF. Les zones en capacité d’urbaniser seront les plus riches, donc les plus autonomes, générant un accroissement massif des inégalités territoriales.

Rien ne permet dans la situation actuelle d’augurer un mode de vie différencié, en adéquation avec la mutation de société que nous vivons qui appelle des conceptions urbaines nouvelles liées à la «ville des courtes distances », à « l’agro-urbain », une gouvernance démocratique de proximité, un art du “vivre ensemble” et plus globalement tout ce qui concourt à la qualité de développement durable d’un territoire de projet.

Ces constats appellent 3 scénarios de développement :

Au scénario scénario « ambitieux » qui est celui du SDRIF dans sa version actuelle, on adjoindrait :

  1. un scénario de développement modéré, avec des TOL révisées à la baisse, une protection accrue de terres agricoles, un schéma de transport plus modeste qui améliore en premier lieu l’existant et qui développe les tramways et tangentielles du Plan de Mobilisation;
  2. un scénario de stabilisation, centré sur l’amélioration qualitative du « bien-être » de l’IDF et la réduction des inégalités territoriales avec une meilleure répartition des richesses.

Enfin, souhaitons la reprise d’un Schéma d’aménagement du Grand bassin Parisien, ainsi qu’un repositionnement de l’Etat dans sa responsabilité d’aménagement de l’ensemble du territoire national, avec une politique de décentralisation plus déterminée en direction des autres régions et métropoles.

En Conclusion, le SDRIF ne peut défendre la vision d’une région-capitale hydrocéphale, siphonnant les forces vives de la nation. Au nom des valeurs de sobriété, de soutenabilité et de partage démocratique des richesses, il doit s’intégrer dans le projet d’une France équilibrée des régions.

NOTES

[1] Voir article A. Lipietz et J. Lorthiois, inhttp://lipietz.net/IMG/pdf/Pieuvre_10.pdf

[2] INSEE, « Projections de population francilienne à l’horizon 2030 » , Scénario central, in Note rapide, Nov 2011

[3] « En 2009, 700 000 ménages franciliens de plus qu’en 2009, dont 60% vivent seuls », IAU, in Atlas des franciliens, 2013.

[4] APUR, IAU « Quelle production de logements en IDF dans le contexte actuel ? », Note, Octobre 2011.

[5] Le prix Nobel 2011 a été attribué à Jules Hoffmann pour ses travaux de biologie moléculaire à Strasbourg.

[6] La ville de Bonneuil dans le 95, dont l’essentiel du territoire est couvert par l’aéroport du Bourget est rattachée à Val de France (95) et seulement « associée » au CDT du Bourget (93).

[7] la zone d’emploi Roissy-Sud Picardie définie par l’INSEE totalise 393 communes.

[8] J. Lorthiois, « Grand Paris, faut-il arroser là où il pleut ? » in Territoires, Février 2011.

[9] IAU, Atlas des franciliens, édition 2013, pages 10-11.

[10] INSEE, « Une économie francilienne encore fébrile », in Ile de France faits et chiffres, Février 2013.

ANNEXE- CARTE

Source : DATAR, Dynamiques, interdépendance et cohésion des territoires, in Observatoire des territoires 2011.

Quelle politique d’emploi pour Cergy-Pontoise ?

QUELLE POLITIQUE D’EMPLOIS POUR CERGY-PONTOISE ?

La question de l’emploi reste la première préoccupation des Français. C’est aussi sur notre territoire l’un des plus gros échecs du président sortant de notre agglomération.

PREMIERE PARTIE

Du “BLING-BLING” au PLOUF…

Au cours de ses précédents mandats, l’essentiel de l’énergie du maire de Cergy en matière de développement économique a été centrée sur des actions de communication. Il fallait que Cergy-Pontoise possède en effet une “IMAGE” de ville dynamique, branchée, afin de capturer dans ses filets des gros poissons censés être attirés par ce qui brille : des grandes entreprises, voire en cas de pêche espérée miraculeuse : des pointures internationales (merveille, un chef d’entreprise asiatique pose sur la photo d’un des derniers bulletins municipaux)…

D’où le slogan tapageur “Energies Ouest” qui laisse quelque peu perplexe. Le premier mot semble vouloir indiquer que Cergy-Pontoise “ça bou-ou-ouge”, comme dans les salles de gym… Et le deuxième terme exprime le secret espoir de récupérer des retombées du pôle économique le plus dense et le plus riche de France à l’ouest parisien, à quelques encablures de là : la Défense. “Energies Ouest” a beau être apposé sur tous les bus et panneaux publicitaires, le slogan (coût de cette opération”communicante” ?) est parfaitement incompréhensible pour l’habitant moyen… Et constitue-t-il l’appât suprême pour les grosses boîtes que la ville est censée capturer ? Rien n’est moins sûr… Les cergyssois “historiques” se souviennent non sans un ricanement d’une publicité antérieure avec renard sur canapé censé représenter l’intelligence (rusée ?) de l’agglomération qui avait fait… un gros plouf. C’était d’ailleurs à la même époque que Renault avait inventé une voiture en forme de poire… qui était restée à moisir chez les concessionnaires.

La folie des grandeurs

Pourquoi cette obsession de la grosse entreprise qui va sauver la mise de l’emploi de Cergy-Pontoise ? On se souvient de l’arrivée fracassante de Spie-Batignolles – à l’époque la grande rivale de Bouygues – qui avait soi-disant apporté dans la corbeille 3000 emplois. Mais en réalité, il s’agissait du regroupement de 5 sites dispersés en Île-de-France… qui représentaient au total 5 000 postes de travail. Donc en réalité, pas de quoi pousser de grands cocoricos ni de justifier le tapis rouge qui avait été déroulé à l’époque à grands renforts de subventions publiques : ce n’était pas 3 000 créations mais leur déplacement, avec la suppression de 2 000 postes au passage au niveau régional. Le résultat immédiat pour les cergyssois a été l’apparition des premiers gros bouchons sur l’autoroute A 15 en début et en fin de journée, car les employés avaient conservé leur logement ailleurs et 3 000 usagers supplémentaires, c’était trop pour nos infrastructures routières et ferroviaires. Et maintenant, c’est un immense espace privé, sur le plus bel endroit de Cergy, où quelques entreprises se battent en duel dans un magnifique parc vide, interdit aux riverains.

On peut aussi se souvenir de l’arrivée triomphale de BP volée sans scrupule à Nanterre, installée dans un superbe immeuble taillé sur mesure puis partie à la cloche de bois après avoir empoché les subventions publiques… Un bâtiment vide devenu ensuite friche industrielle, réhabilité à grands frais après plusieurs années d’abandon pour installer un nouvel hôtel de ville. L’ardoise globale a dû être salée!! Plus loin encore, qui se souvient du géant Gargantua, censé être le clou d’un extraordinaire parc d’”attraction” qui portait le nom magique de MIRAPOLIS… Devenu mirage dans un désert, objet de répulsion quelques semaines après l’ouverture du parc Astérix… On se souvient de l’énorme tête vandalisée qui a dominé de son sourire figé pendant des années les lignes haute tension du plateau désolé de Puiseux, avec quelques restes des stands témoins d’une ancienne splendeur.

DEUXIEME PARTIE

Une fuite en avant dans la grandeur

Les projets actuels du maire sortant de Cergy ne semblent guère tirer les leçons du passé de la politique “bling bling” décrite dans la première partie. En témoigne la perspective de doublement des 3 Fontaines qui nous pend au nez, porté par le fonds de pension britannique Hammerson qui gère maintenant le centre commercial et entend bien améliorer la rentabilité de ses affaires… Et c’est une fuite en avant dans la “grandeur” : les 3 Fontaines se prennent-elles pour les grandes eaux de Versailles ? On prétend que l’extension correspondrait à des besoins qu’il faudrait satisfaire à tout prix, sous peine de voir s’évader des mannes financières d’habitants vers d’autres territoires mieux achalandés… Il vaudrait mieux s’emparer du projet qu’être volé. Mais c’est oublier que tout voleur finit lui-même par être détroussé à son tour.

Là encore, l’histoire nous a montré qu’on ne saurait mettre deux coqs dans une même basse-cour (fermeture brutale de Super-M quelques semaines après l’arrivée d’Auchan..) ou que les moyens financiers de la population locale (le fameux “indice de richesse vive” “de la zone de chalandise”) ne sont pas à la hauteur des apétits des magasins “haut de gamme”… Qu’on se rappelle l’arrivée des grands magasins installés à grands renforts de publicité aux 3 Fontaines qui ont fini par rendre leur tablier : la Samaritaine, puis le BHV… Et plus encore “Habitat” censé être l’enseigne-phare tirant vers le haut le centre commercial Art de Vivre à Eragny… Remplacé par une CAMIF à bout de souffle qui a fermé à son tour. (Est-ce un hasard si Ikéa s’est récemment installé en vallée de Montmorency, avec une population plus nombreuse – 300 000 habitants et plus aisée ???). Tout le monde sait que l’on observe un suréquipement commercial dans le Val d’Oise avec toutes les surfaces dédiées à l’équipement de la maison, à l’habillement, au bricolage… étalées le long de l’axe N14-A15… Et que nos porte-monnaie ne sont pas élastiques. Pas plus que nos estomacs ou que nos penderies ne sont extensibles. Faut-il en remettre une louche au moment où l’on observe une désaffection pour ces usines à vendre, qui s’exprime par un temps de plus en plus court pour faire ses courses : 1h 1/2 autrefois, la moitié aujourd’hui. Et le panier moyen de la ménagère de moins de 50 ans se réduit, faute d’amélioration de notre pouvoir d’achat. Les grandes enseignes avaient déserté Cergy-Pontoise parce que les populations locales étaient d’un niveau trop faible… Croit-on qu’il s’est amélioré ces dernières années avec la politique gouvernementale de gel des salaires et des retraites ?

L’argument “création d’emplois” lié à l’extension des 3 Fontaines est un leurre de plus. Quels emplois, quelle qualité, quelles perspectives de carrière de ce personnel ? Le métier de caissière – pardon, “hôtesse de caisse” est un des plus ingrats qui soit, en tête de liste de ces fameux “travailleurs pauvres”… qui sont d’ailleurs – soit dit en passant – des travailleuses dans 80% des cas. 30 heures maximum, pour rester performante. Donc une paie inférieure au SMIC, pour des conditions de travail particulièrement pénibles ( un espace de travail étroit qui ne dépasse pas le m2… des garde-chiourmes qui surveillent la moindre baisse d’attention… des cadences ultra-rapides, des clients pressés et peu aimables, des horaires de grande amplitude qui obligent des journées à rallonge, une vie hachée, garde d’enfants atypiques, etc…. Pas étonnant que ça ait chauffé dernièrement chez Carrefour, malgré les obstacles mis pour empêcher la grève.

Et à côté de ces 1 000 mal-emplois crées, combien supprimés ? Des emplois sur les marchés forains de Pontoise et de Cergy-Saint-Christophe, des petits commerces de proximité qui n’arrivent plus à boucler leurs charges… Et ces emplois-là sont à temps plein, probablement avec des statuts moins précaires, même si le nombre d’heures est bien entendu supérieur… Pour les clients, quelle valeur ajoutée ? Il y a des années que je boycotte les grandes surfaces, pour bénéficier des services des petits commerces : être connue et bien servie, acheter des produits en vrac sans emballage, se faire livrer les courses sans aucun surcoût… J’ai envie de voir vivre la petite place près de chez moi, d’aller à pied chercher mon pain, mon épicerie, mes journaux et mes médicaments.

Quant aux habitants qui feraient leurs courses sur Paris et qu’il s’agirait de faire revenir, ne faudrait-il pas traiter la cause en fermant le robinet plutôt que d’éponger ?? Les évasions quotidiennes de travailleurs de l’agglomération ont explosé ces dernières années, faute d’une quelconque réflexion sur l’équilibre Habitat-Emploi entre les qualifications des actifs et les postes de travail des entreprises qui s’installent… S’il y avait un taux de travail sur place plus grand, la conciliation serait plus facile entre vie privée, vie familiale et vie de travail. Nos routes, nos RER seraient moins encombrés… Nos poumons aussi. Et nous aurions plus de temps pour profiter des services de notre agglomération. Non seulement fréquenter davantage les galeries des 3 Fontaines, mais aussi les équipements sportifs, les cinémas, les restaus, les parcs et les bois ou les bords de l’Oise… Les clients “évadés” sont d’abord des consommateurs contraints qui ne demanderaient pas mieux que de retrouver leur liberté.

TROISIEME PARTIE : PROPOSITIONS POUR L’AVENIR

Echange gros arbre solitaire contre forêt de boulots

Les emplois, c’est comme les arbres. Une grande entreprise, c’est comme un conifère. C’est grand et ça pousse vite, mais en dessous, le sous-bois se clairseme. Les aiguilles acidifient et appauvrissent le sol qui n’accueille plus ni fleurs, ni taillis. D’accord, ça se voit de loin et l’élu local peut poser devant pour la photo.

Au total, une fois 1000 emplois, ce n’est jamais qu’un gros arbre dans le paysage. Et s’il y a une tempête, l’arbre se déracine et ça fait un grande trouée au sol…
Par contre, si on plante 1000 petites pousses d’un emploi, à terme, ça peut faire une forêt.

Mais ça demande beaucoup plus de travail de terrain, d’identification des besoins des habitants, d’appui à l’installation, d’accompagnement des créateurs : tout un patient travail de fourmi. Et cela suppose aussi des services publics adaptés pour jardiner toute cette vie en promesses : d’où l’idée d’une Maison de l’Emploi et du développement qui puisse fédérer au niveau de l’agglomération de Cergy-Pontoise toutes les institutions existantes pour constituer un lieu propice à l’éclosion des initiatives… Mais c’est lent, c’est chaotique, ça ne se voit pas tout de suite. Une politique de petits pas, à l’inverse des grands pas de géant de feu Mirapolis. Beaucoup plus d’énergie humaine en écoute et en accueil, beaucoup moins de consommation de flux, beaucoup plus de convivialité, beaucoup moins de déplacements polluants, beaucoup moins de fatigue et de temps perdu dans les transports. Et au moins, c’est de la production locale, ces acteurs-là ne s’échapperont pas une fois les subventions empochées et les effets de manche passés.

Ne pas oublier les travailleurs…

Si nous quittons le point de vue des entreprises, pour considérer cette fois l’autre bout de la chaîne, les habitants de Cergy-Pontoise en âge d’activité – ceux qui sont au travail ou qui en recherchent un – la politique mise en œuvre par le maire sortant est également fort contestable. Hélas, il commet la même erreur que bien d’autres : se centrer sur la seule partie émergée de l’iceberg des actifs – les chômeurs- et sur les moyens d’assurer leur insertion. Je suis tout à fait réservée sur une stratégie simpliste qui consiste à demander le plus d’efforts aux plus fragiles. C’est ce que j’ai appelé le « syndrome de Figaro ». On se souvient de la phrase de celui-ci déclarant à son maître : « Aux vertus que l’on exige des domestiques, son excellence connaît-elle beaucoup de maîtres dignes d’être valets ? » Pour parodier cette phrase, aux vertus que l’on exige des chômeurs, des jeunes sans qualification, des femmes seules obligées de retravailler, connaît-on beaucoup d’actifs déjà occupés capables d’atteindre les exigences que l’on réclame à ces demandeurs d’emplois ? Demande–t-on aux personnes en poste de prouver leur « motivation » chaque matin ? D’aller au boulot en chantant ? D’avoir en perspective un « objectif professionnel» clair, décliné en sous-objectifs avec des étapes à franchir ciblées dans le temps ?

Compter sur les seuls chômeurs pour créer leur emploi est à la fois un problème éthique (demander le plus d’effort aux plus faibles) et économique. Quand un demandeur créé son emploi, dans un cas sur 2, il échoue. Dans la moitié des cas restants, il crée seulement son propre poste. Or, c’est au deuxième emploi qu’il y a perspective de développement. Un cas réussi sur 4, pour une énergie considérable… Sans compter les risques de casse humaine grave : les 50% qui se plantent tombent généralement plus bas qu’avant.

Sans vouloir écarter cette stratégie, je préfère privilégier une solution alternative basée sur « un détour productif. » A cette politique cynique qui met les plus fragiles dans les situations les plus exposées, je préfère la méthode , qui constitue un système à double étage. Il s’agit de s’inspirer de l’action d’un personnage de la Bible, le roi Gédéon, dont le royaume était menacé par 3 000 philistins. Il décida de choisir 300 super-guerriers triés sur le volet, à qui il dispensa les meilleurs entraînements et leur offrit les meilleurs chevaux et les armes les plus perfectionnées. Et ces 300 hommes aguerris encadrant les autres battirent les 3 000 philistins.

Il y a parmi les travailleurs occupés de notre agglomération des citoyens qui ont un haut niveau de conscience sociale, un carnet d’adresses, des compétences et une reconnaissance professionnelle. Les innovations sociales naissent de citoyens « insérés » qui tentent de mettre en œuvre des solutions pour leur territoire. C’est ainsi que Raymonde MARCHADOUR (issue des parents d’élèves et de groupes femmes) et son mari René (militant CFDT) soucieux de répondre aux questions d’exclusion, ont créé le Maillon, une association qui s’occupe chaque année de plusieurs centaines de personnes en difficulté (et dont notre maire voudrait maintenant s’attribuer la paternité). C’est ainsi que Patrice et Charo SAUVAGE et moi-même avons créé en 1991 l’association ALICE qui a accompagné 600 chômeurs en 2007. Je crois à l’importance des germes d’initiatives portées par des entrepreneurs issus de la société civile et aux « entreprises collectives » qui peuvent en naître. C’est ce qu’on appelle l’économie solidaire. A la différence du chômeur qui créé son auto-emploi, ces porteurs de projets mieux armés créent des activités plus grosses à la naissance (6 à 7 emplois en moyenne) et qui durent plus longtemps. Elles peuvent tirer par le haut en les embauchant d’autres personnes, moins qualifiées et moins armées sur le plan professionnel. De même, en matière de services à la personne, une association qui embauche des aides à domicile fournit beaucoup plus d’emplois et moins précaires à ses salariés que la personne âgée qui embauche une aide rémunérée par des chèques emploi-service et à sa mort, laisse son employée en rade.

Pour reprendre l’exemple précédent de la forêt, il faut une diversité biologique des types d’activités. Un tissu économique est plus solide, s’il est composé d’entreprises de taille diverses, portées par plusieurs sortes d’entrepreneurs. Et surtout, il faut entretenir ce paysage vivant en veillant à son renouvellement. En travaillant exclusivement sur les deux extrémités de la chaîne, sans veiller à la richesse des situations intermédiaires, on se focalise dans la grande entreprise située l’économie pure et très peu enracinée localement (exemple typique : le fonds de pension britannique qui gère les 3 Fontaines..) et de l’autre, on cantonne les personnes les plus éloignées de l’emploi dans l’aide sociale, sans parvenir à les faire accéder au bout du parcours d’insertion, avec le risque que ces deux mondes ne se rencontrent jamais. Le développement durable, c’est justement l’intersection du social et de l’économie.

L’emploi, c’est d’abord une relation, une rencontre heureuse entre des entrepreneurs et une main-d’œuvre sur un territoire. Les stratégies doivent donc être plurielles, complexes et à long terme. Le contraire d’une politique à courte vue, centrée sur les effets d’image. Une forêt de pousses diversifiées, c’est tellement plus écologique, tellement plus durable.

La politique vert espérance contre la politique « bling-bling », mon choix est fait !

Jacqueline LORTHIOIS

J. LORTHIOIS est socio-économiste, diplômée de Sciences politiques et travaille depuis 40 ans sur les questions d’Emploi, de Travail et d’Insertion. Elle a été notamment conseillère technique au cabinet de Dominique VOYNET (pour monter le programme Emploi/Jeunes qui a créé 35000 postes dans l’environnement, dont 65% d’insertion durable). Elle a ensuite été conseillère technique dans une Délégation interministérielle rattachée à Martine AUBRY, puis Elisabeth GUIGOU, Ministres de l’Emploi. Elle a instruit le programme de développement de l’économie sociale et solidaire de Guy HASCOET, Secrétaire d’Etat à l’Economie Solidaire.

(1) C’est pourquoi je suis fort réservée sur la solution du micro-crédit « ADIE » que veut généraliser M. SIBIEUDE. Cet organisme réclame des cautions solidaires aux personnes de l’environnement du créateur, qui mettent un point d’honneur à rembourser pendant des années en cas d’échec. Alors que les outils financiers solidaires effacent la dette, soucieux de ne pas enfoncer davantage celui qui cesse son activité.

(2) Ce nom a été donné par un spécialiste du développement local Hugues de Varine, avec qui j’ai longtemps travaillé.